A propos Michael Doukhan

Passionné de philosophie, je suis consultant en commerce international.

Bon a(nni)dversaire !

 

Après une interminable réflexion d’une milliseconde, — je perds un peu la notion du temps ces derniers mois —, j’ai finalement décidé que ce premier anniversaire qui, je le conseille vivement au virus, aux frontières, aux services d’immigration, aux États, aux laboratoires pharmaceutiques et à quelques autres, a vraiment intérêt à être le dernier (je suis généralement quelqu’un de calme, mais on a tous nos limites), car, si en ce jour il n’y a pas de bougie, pas de gâteau, pas de champagne, il y a bel et bien une longue réminiscence qui n’en finit pas, comme cette phrase proustienne, à la recherche du temps perdu, comme une bombe à retardement qui risque de faire voler le monde en éclat. Un an. Jour pour jour. Nous sommes à Paris. 8 février 2020. C’est la fin de nos vacances en France. J’appelle un taxi pour ma femme et mes deux derniers enfants ; direction Roissy, puis Manille. Trop dangereux, pensais-je, de les envoyer Shanghai où nous résidons ; le virus se propageait alors à toute vitesse dans l’Empire du Milieu. Je décolle le jour même pour Ho-Chi-Minh par obligation professionnelle, pour une mission d’un mois. Ensuite, tout sera réglé, pensais-je, on se retrouvera en Chine. J’ai pu y rentrer ; ils sont toujours à Manille. Un an. 365 jours. Un peu plus pour ma grande fille et ma mère, un peu moins pour mon grand fils.

 

Un an de séparation. Pourtant, les quelques mots qui suivent ne sont pas la complainte de la butte ni celle des gratte-ciels de Shanghai. Nous sommes des milliers dans ce cas. Juste une prétentieuse petite voix pour nous tous, un sincère souhait d’utilité, de catharsis. Comment oser se plaindre devant 2,2 millions de morts emportés par la Covid-19 ? L’un d’entre eux fut tonton René. Je ne pouvais pas être là pour lui dire adieu. Après vingt ans passés en Asie, je ne compte plus les enterrements, anniversaires, mariages… où mon odieuse absence devint, progressivement une habitude. Choix de vie ? Suite de circonstances opportunes ? Qu’importe. Pourtant, si tout était à refaire, j’ose proclamer que je referais exactement la même chose. Me pardonnera-t-on cette impertinence ? Sans doute ai-je trop lu Nietzsche, trop fasciné par son concept d’éternel retour. Mais cette fois, depuis un an, je suis plus loin encore, car inatteignable : la possibilité du « regroupement familial » s’est envolée, mes pieds restent scotchés en Chine. J’étais déjà l’extra-terrestre de la famille. Maintenant, sans doute erré-je dans une autre dimension, un monde parallèle.

 

Un an à garder le contact avec les miens. Pendant des mois, une visio quotidienne sur Wechat. Mais l’absence, curieusement, se révèle de plus en plus oppressante. Deux ou trois fois par semaine, semble mieux adapté, comme si le temps se dilatait avec l’espace.

 

Un an sans le corps des enfants, sans les sentir, sans les prendre dans mes bras. L’idée que l’esprit et l’âme existeraient indépendamment du corps, « en-dehors » de lui, me fait sourire. Si c’était le cas, comment mes petits pourraient-ils me manquer ? L’esprit, l’âme voyagent sans passeport, sans visa, sans avion, n’est-ce pas ? Je suis plus convaincu que jamais qu’à l’intérieur de la boîte crânienne il n’y a que des atomes en mouvement, que le millénaire « problème » corps-esprit n’en a jamais été un… L’esprit, l’âme, c’est le corps, une partie du corps, au même titre que la main qui gifle les illusions humaines et que l’estomac qui fait digérer la réalité parfois cruelle.

 

Un an sans le corps de ma femme. Lorsqu’on a atteint les limites de Pornhub (si si, c’est possible), on s’aventure à des jeux érotiques par caméras interposées. Puis, lorsque cela ne devient plus suffisant, l’un des deux, sur un coup de folie, presque en riant, lance cette question surréaliste, impensable dans le monde d’avant : « si j’avais envie d’une aventure, me donnerais-tu, sinon ta bénédiction, du moins ton autorisation ? »… et la regrette déjà, réalisant que l’autre aurait pu la lui poser. Avant, le hors-norme restait de l’ordre du caprice d’enfant, l’excitation liée à l’interdit ; désormais, s’il devient la norme, on bascule dans le non-sens, l’inconnu, peut-être un point de non-retour. L’autre, soudainement envahi par mille pensées contradictoires, coincé entre le bas refus et la hauteur d’esprit, ne sait que répondre sinon « je ne veux simplement pas le savoir ». Puis, vite, tous deux, afin de ne pas sombrer dans L’enfer de Chabrol, tâchent de ne plus y penser, font comme si ce court échange n’avait jamais eu lieu. Chacun fera ce qu’il a à faire. Question de survie sans doute.

 

Un an sans famille donc. Est-ce si terrible ? La famille, « ça déchire » tout le temps. Quand elle est là, on gère des problèmes sans fin, quand elle n’est plus là… on en gère d’autres. Dans un cas, un déchirement de proximité, dans l’autre, un déchirement de distance. La famille ne nous quitte jamais. Quiconque prétend faire un trait sur elle se tire une balle, bien plus haut que dans le pied, cesse de vivre vraiment, marche dans le monde des zombis.

 

Un an avec soi-même. Il semble bien plus aisé de s’occuper des autres que de soi-même. Que faire de soi ? Boire ? Faire des écarts peu catholiques ? S’adonner au sport, au body-building ? Jouer au piano ? S’irriter les yeux sur Netfilx ? Gober des milliers de pages de romans ? Tout cela à la fois? Un an de perdu ou un an pour se retrouver ? Les questions existentielles, je les ai déjà traversées à la quarantaine. J’ai déjà donné en quelque sorte, plutôt reçu en pleine poire. Et j’ai survécu. Alors que faire de cette nouvelle expérience du vide dans la maison, sans les engueulades avec sa femme, sans les cris des enfants ? Une confirmation des solutions que j’avais alors trouvées ? Une régression temporelle vers la vie de célibataire, comme avant le mariage, avant les enfants, puis le questionnement s’en suit : alors, maintenant que tu as vraiment vécu les deux, quelle période de ta vie fût-elle la plus désirable ? Personne ne se pose vraiment ces questions bien entendu, mais elles macèrent silencieusement dans le sous-sol dostoïevskien, le Ça freudien, puis, reviennent à la conscience comme un délicieux élixir que l’on pourrait nommer le sens de l’essentiel, qui donne à la vie un goût plus délicat.

 

Un an de pratique du stoïcisme qui enseigne qu’il est absurde de souffrir en raison d’évènements qui ne dépendent pas de nous, que ce n’est pas le réel qui nous blesse, mais le regard qu’on porte sur lui. Le petit Manuel d’Épictète (esclave affranchi de Néron, un des rares philosophes qui ait vraiment vécu sa pensée) est un bijou de l’histoire de la philosophe. Extrait : « Ne dis jamais, à propos de rien, que tu l’as perdu ; dit : “Je l’ai rendu.” Ton enfant est mort ? Tu l’as rendu. Ta femme est morte ? Tu l’as rendue. “On m’a pris mon champ !” Eh bien, ton champ aussi, tu l’as rendu. “Mais c’est un scélérat qui me l’a pris !” Que t’importe le moyen dont il s’est servi, pour le reprendre, celui qui te l’avait donné ? En attendant le moment de le rendre, en revanche, prends-en soin comme d’une chose qui ne t’appartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge. » Quasiment impossible à mettre en pratique, mais cette puissante, quasi inhumaine pensée, peut aider à quelques détours d’une vie…

 

Pourtant, au bout d’un an, parfois, on veut tout laisser tomber, tout envoyer balader. Beaucoup en parlent, quelques-uns l’ont fait. Stop. Basta. Vol aller simple vers les siens. Dans mon cas, ils sont répartis un peu partout, mais la première destination serait les Philippines. Ai-je suffisamment fait le tour des questionnements sur le sens de l’existence pour être capable désormais de vivre d’amour et de pêche (d’eau fraîche aussi) ? Quid des enfants ? Seront-ils plus heureux entourés de béton à Paris ou Shanghai, ou dans une des 7107 îles de l’archipel, au milieu de la mer et des cocotiers ? La réponse est en chacun de nous, et, surtout, évolue au fil du temps.

 

Un an de yoyo émotionnel donc. Puis, on se rappelle l’adage nietzschéen : ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Merci donc à l’année qui vient de s’éc(r)ouler ! L’adversité a du bon. Bon a(nni)dversaire ! Qu’ils essaient de nous mettre à genoux, nous les déchirés-familiaux ! Bon courage à eux ! Même pas peur ! Nous sommes entrés dans le monde de l’anti-fragilité (Nassim Taleb). Jamais nous n’avons eu autant la niaque !

 

Les réseaux-d’Élie

 

Je me suis déconnecté des réseaux sociaux non professionnels il y a deux ans environ. Je reste sur WhatsApp et Wechat uniquement pour les échanges de messages et les appels. Pourtant, lors de l’avènement Facebook, Twitter, etc. je m’étais rapidement inscrit avec enthousiasme, trouvant l’idée géniale : l’humanité allait pouvoir échanger mille idées, dans un bouillonnement de culture et de savoir grandissant. Seize ans plus tard, quelle déception ! Il me semble aujourd’hui que ce fut la pire invention de l’humanité, une bombe à retardement, après peut-être, quoi que, la bombe atomique (celle-là risquant de conduire à celle-ci).

 

Pour illustrer le propos qui suit, je me suis amusé à un petit jeu de mots : les réseaux délient, des lits, délits, d’Élie…

 

 

Les réseaux-délient

 

Paradoxe. On attribue trois sens distincts au verbe « délier » : « libérer de ce qui lie », « qui rend agile » et « ce qui libère d’une obligation ». Trois définitions aux consonances « positives ». Pourtant, le « lien » n’est-il pas premier, essentiel ? Notre humanité ne se construit-elle pas au fil de la vie sur des échanges de proximité physique, du sein de la mère nourricière au père qui meurt dans nos bras ? Les corps parlent, les corps forment nos esprits. Il me semble que « délier » s’apparente plutôt à un déchirement, une ablation. Les « réseaux-délient », vous en conviendrez, n’annoncent rien de bien réjouissant.

 

Une boîte sans danseurs. Il y a peu, avec un ami, nous avons fait, pour rire, la tournée de boîtes de nuit de Ningbo (Chine). Musique techno comme il se doit ; on s’y attendait. La surprise fut ailleurs : personne sur la piste de danse ; beaucoup de jeunes pourtant, mais tous (sauf ceux aux toilettes), s’étalaient sur les fauteuils, scotchés sur les réseaux-délient. Pas un ne levait la tête ; ils n’écoutaient pas, je doute même qu’ils entendissent la musique pourtant « hyperdécibellée » (ils ne perdaient rien de toute manière), trop capturés par leur smartphone. J’appris même que certains, côte à côte, mais suffisamment distancés pour ne pas se toucher, communiquaient ensemble dans l’arrière-monde digital. Une nouvelle forme de relation épurée, maîtrisable, sans risque de « perdre la face » ? Là, j’avoue être franchement dépassé, et heureux de l’être.

 

Anti-café. Alors que la France comptait 500 000 bistros en 1900, il en reste 40 000 aujourd’hui. Pourtant, pour 85% des Français, le café est le principal lieu créant du lien social. Neuf Français sur dix considèrent par ailleurs qu’il fait partie de l’identité de la France (source : philomag.com). Mais nous sommes sauvés : les réseaux-délient sont là pour les remplacer !

 

Bonjour tristesse. Le dessinateur Xavier Gorce s’est fait licencier par Le Monde pour un dessin, que je trouve très drôle, mais qui a heurté quelques adeptes des réseaux-délient. Le quotidien s’est même excusé auprès de ses lecteurs ! On croit rêver, enfin cauchemarder ! Coluche, Desproges, Bedos pour ne citer qu’eux auraient été crucifiés en 2021 ! Comment les réseaux-délient font-ils perdre à ce point le sens de l’humour ? Que peut-on souhaiter de plus noble qu’un peu plus de sens de la dérision, envers les autres et surtout envers soi-même ?  L’auteur du Candide recommandait : « Point d’injures, beaucoup d’ironie et de gaieté ; les injures révoltent, l’ironie fait entrer les gens en eux-mêmes, la gaieté désarme. » Quel nouveau Gavroche chantera-t-il « le monde est tombé par terre, ce n’est pas la faute à Voltaire. »

 

 

Les réseaux-des-lits

 

Un corps malade. Les études ont prouvé l’existence d’un lien direct entre un manque de sommeil chronique, une humeur morose, une productivité moindre et une durée accrue passée sur les réseaux-des-lits. Dans certains cas, le sujet finit dans un lit d’hôpital, saisi par l’angoisse et plongeant dans la dépression. Selon un sondage réalisé par la firme Léger, plus de 42% des personnes interrogées se disent stressées par course aux « like », par la comparaison avec la vie digitale des autres.

 

Une pensée horizontale. Dans les réseaux-des-lits, toute parole se vaut ; un conspirationniste illuminé a plus de « followers » qu’un prix Nobel. Tout savoir est nivelé par le (très très) bas. Le savoir lui-même est considéré comme une illusion. Mais curieusement, l’immense ignorance qui berce chacun leur est devenue plus inacceptable que jamais et s’exprime par un ressentiment croissant qui se mute en une haine de la science, du pouvoir politique, de la parole des « vieux.vieilles con.ne.s », de l’autorité sous toutes ses formes. Il en résulte que, tel un petit chien qui aboie pour se faire entendre, le foule gueule un flot ininterrompu d’inepties, de pensées faciles, sans fond, non vérifiées, retwittées à l’infini et qui finissent par devenir, par effet boule de neige, La Vérité.

 

Une pensée confortable. Dans les réseaux-des-lits l’esprit n’est pas sollicité pour faire des efforts, bien au contraire. Le « penser par soi-même » n’est qu’un vieux souvenir du « monde d’avant ». À quoi bon penser puisque tout est accessible sur les réseaux-des-lits ? Parallèlement, l’esprit n’a jamais été aussi fier de lui-même. Si vous voulez garder vos « amis », voire rester en vie, ne dites jamais à un adepte des réseaux-des-lits qu’il ne fait que répéter la pensée des autres. On objectera que ce fut toujours le cas : les anciens répétaient les discours parentaux, appris à l’école, au sein de leur paradigme leur socioculturel… et cette remarque serait assez pertinente. Mais on oublierait les trois métamorphoses nietzschéennes de l’esprit : le chameau (qui gobe tout), le lion (qui se rebelle) et l’enfant (qui accède à l’innocence du devenir). Dans l’ère des réseaux-des-lits, l’humanité s’arrête au premier stade.

 

Illusion du savoir. J’ai discuté récemment avec un jeune adepte inconditionnel des réseaux-des-lits. Il reprochait aux anciens (dont je fais fièrement partie) de prétendre avoir plus de connaissance que les jeunes, alors qu’au contraire, selon lui, leurs esprits seraient enfermés dans un monde où le savoir était restreint, tandis qu’aujourd’hui tout étant accessible, l’esprit de la nouvelle génération est bien plus vif et savant. J’avoue avoir été amusé. D’abord, la prétendue posture de supériorité des anciens me semble isolée ; cet argument venant d’un jeune n’était qu’une prise de conscience inavouable de la pauvreté de ses arguments lors de notre discussion, une sorte d’autoflagellation visible à un œil attentif, le symptôme d’un ego blessé, comme le simplet qui parle fort pour cacher le fait qu’il n’a rien à dire. Aussi, son erreur consistait à appréhender le savoir comme un tout, alors qu’il est multiforme ; je suis certain qu’il aurait pu m’apprendre beaucoup de choses dont je n’ai jamais entendu parler (on est tous l’idiot ou le génie d’un autre, tout dépend du sujet dont on parle). Mais surtout, lorsque je lui rétorquais que s’il pouvait en effet trouver à peu près tout sur les réseaux-des-lits, comme, par exemple, les meilleures ouvertures et stratégies pour gagner une partie d’échecs, il serait vite ridiculisé s’il jouait réellement (sans logiciel) avec un joueur expérimenté. Il en va de même pour une discussion sur Nietzsche (je prends volontairement un exemple qui m’est confortable !) et pour l’ensemble des connaissances réelles, car elles requièrent toutes du temps et de l’effort avant de s’inscrire durablement dans l’esprit et pouvoir alors être réutilisées.

 

Perte de temps ? À la manière d’un corps qui ne veut pas sortir du lit, nombreux laissent leur esprit surfer pendant cinq heures… dix heures quotidiennement sur les réseaux-des-lits, smartphone en main. « De quoi je me mêle », pourra-t-on rétorquer. Chacun utilise son temps comme il l’entend. Soit. Mais on oublie d’abord que ce temps passé l’est au détriment des moments partagés auprès de ceux qu’on aime (et qui aiment qu’on leur accorde du temps). Mais surtout, cette illusion du choix est aujourd’hui fort bien documentée. Les programmeurs des réseaux-des-lits sont à la pointe des sciences cognitives, connaissent tous les leviers de nos instincts premiers et les utilisent afin que l’adepte reste scotché sur son écran le plus longtemps possible, dans une course aux “like” et aux “retweet” ; c’est le triomphe de l’émotion sur la raison. Qui se rebelle par un « de quoi je me mêle » vit dans une illusion de choix, accros aux réseaux-des-lits, comme on l’est aux drogues. Edward Tufte, surnommé le « Léonard de Vinci des données », dit qu’il n’y a que deux industries qui nomment leurs clients des « utilisateurs » : les drogues illégales et les logiciels.

 

Perte généralisée du bon sens. Le complotisme n’est pas né avec les réseaux-des-lits, il a toujours existé pour une raison simple : « Face à un réel insoutenable par son illisibilité ou sa violence, le complotisme nous fait un cadeau inestimable : une explication simple. » (Pierre Bayard, auteur de Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? Éditions de Minuit.) Il répond à un double besoin de l’esprit humain : le récit et le sens. Les religions procèdent de la même logique en racontant une histoire simple de la création de l’Univers, pour certaines en sept jours, et offrant une solution simple aux questionnements existentiels, comme la question du salut par exemple, avec l’accès au Paradis. Étudier la cosmologie et la philosophie requiert de l’effort et du temps; trop épuisant pour la plupart des humains.

Le complotisme, également, balaie les innombrables processus en jeu pour appréhender les dérives du capitalisme par exemple, et offre une explication simple avec (exemple indémodable) la théorie antisémite de la cabale mondiale, procurant à la fois une sensation rassurante par la disparition de l’incertitude et une jouissance par le passage quasi immédiat de l’ignorance au savoir absolu. Son pouvoir de séduction est irrésistible. Les processus psychiques en jeu ont largement été étudiés en neurosciences : le « biais de confirmation » notamment est une distorsion cognitive qui nous pousse à favoriser les informations qui confirment nos croyances et à ignorer ou rejeter les éléments contradictoires.

Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on. Pourtant, les réseaux-des-lits permettent, comme jamais dans l’Histoire, à la fois une diffusion rapide des thèses complotistes et une augmentation de la défiance envers les institutions, celle-ci accélérant celle-là dans une boucle exponentielle dangereuse.

On pourrait faire une analyse comparative avec le succès des populismes : leurs solutions simplistes ou magiques se répandent comme la Bonne Nouvelle sur les réseaux-des-lits.

 

Le dernier homme restera sous sa couette douillette, ne désirera plus rien que le bien-être et la sécurité ; il se contentera de son absence d’ambition. Les réseaux-des-lits réalisent progressivement et méthodiquement ce concept nietzschéen évoqué par Zarathoustra :

« Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même. Voici ! Je vous montre le dernier homme. » Alors que la foule a ri de Zarathoustra quand il a parlé du Surhomme, elle lui réclame le dernier homme en entendant ce dernier discours : “Fais de nous ces derniers hommes ! Et garde pour toi ton surhumain ! ” »

Ainsi parlait Zarathoustra (Nietzsche)

Prophétique.

 

 

Les réseaux-délits

 

Gratuité. Nous nous inscrivons sur les réseaux-délits sans bourse délier. La bonne affaire ! Les experts le disent clairement par la fameuse formule “if you’re not paying for a product, then you are the product” (si vous ne payez pas un produit, c’est que vous êtes le produit). Une analyse plus fine les a conduits à préciser que ce sont plutôt les changements graduels et imperceptibles de nos comportements et perceptions qui sont le produit. En effet, les réseaux-délits analysent nos données et les utilisent pour nous orienter vers des liens qui optimisent leurs revenus. Ils sont capables de mesurer précisément cette force de manipulation ; c’est elle qui est leur argument de vente auprès des annonceurs. À titre d’exemple, selon un sondage réalisé par la firme Citizen Relations, 56% des Canadiens de 18 à 30 ans vivraient au-dessus de leurs moyens en raison de l’influence exercée par les réseaux-délits. Rappelons que nos données ne sont pas volées puisque nous consentons à ce qu’elles soient utilisées « pour mieux nous servir ». Mais qui s’émeut du fait qu’elles soient exploitées à grande échelle à notre insu pour orienter nos comportements ?

 

La culture woke désigne un militantisme protecteur des minorités. Pourquoi pas ? Chacun a le droit de s’exprimer et d’être défendu si besoin. Mais les réseaux-délits créent un effet de loupe déformante conduisant à ce qu’on nomme désormais la « tyrannie des minorités ». Le ressentiment de quelques cas isolés se transforme en phénomène à portée nationale, voire internationale, conduisant l’ensemble de la population à obéir à de nouvelles règles, voire de nouvelles lois. On pourrait citer de nombreux exemples ; je choisis celui qui m’intéresse le plus : la relation femme-homme. Le cas de quelques femmes aigries dans leur relation avec des hommes, génère des messages de haine généralisée contre l’homme en général, dans une guerre des sexes qui ne cesse de s’amplifier au point que les femmes « normales dans leur relation avec les hommes » (Maïwenn, Deneuve…) qui osent relativiser, ou, pécher suprême, avouer qu’elles aiment les hommes, se font immédiatement luncher sur la place publique. Avec les réseaux-délits, non seulement l’exceptionnel prévaut désormais sur le commun, mais il change la donne du rapport homme-femme en général : la drague, un regard un peu insistant, même un compliment sont vus comme des agressions. Triste époque.

 

Cancel culture. Il en résulte que la censure traditionnelle de l’État ou du pouvoir religieux s’est réduite comme peau de chagrin pour se voir remplacée par une censure bien plus efficace : l’autocensure conséquente à la cancel culture ou « culture de l’effacement » qui nous vient des États-Unis et se propage en Europe, tel un virus mortel anti-liberté. Les social justice warriors, guerriers souvent lâches, car agissants sous le couvert de l’anonymat, attaquent sur tous les fronts, sauf les leurs, se déchaînent sur les réseaux-délits, les plus efficients messagers de haine de l’Histoire, avec une rapidité et une force sans précédent, conduisant toute personne mesurée à s’autocensurer par crainte de représailles. Le paradoxe est saisissant : au nom de la liberté d’expression justement, les réseaux-délits conduisent inexorablement à l’autocensure, sans doute le pire des enfermements de la pensée.

 

Justice de la foule. On ne compte plus les réputations ruinées (Philippe Caubère, Ibrahim Maalouf, etc.) par des plaintes infondées jetées sur les réseaux-délits. La meute contre Mila n’est qu’un autre exemple parmi tant d’autres, avec son lot d’intimidation, de harcèlement, de menaces de mort. Il est établi que les émotions négatives sont bien plus partagées sur les réseaux-délits que les émotions positives, créant une quasi immédiate distorsion du réel. Le débat contradictoire, principe fondamental de la justice, a volé en éclat. Dans Un coupable presque parfait, Pascal Bruckner résume ainsi ce phénomène : « Nous vivons une étrange époque où la simple défense de l’État de droit fait de vous un complice aux yeux des partisans de l’État de force. La délation n’est plus clandestine, comme sous l’Occupation, elle est publique, flamboyante, le « populisme pénal » (Marie Dosé) est à son comble. » Tant qu’il s’agit de mots qui circulent, le mal reste contenu, mais… Aux États-Unis, le nombre de suicides en 2019 de filles de 15-18 ans a augmenté rapidement depuis 2010 (stable jusqu’alors) pour atteindre +70% en 2019 (+151% pour les filles de 10-14 ans). Les réseaux-délits ont déployé leur puissance à partir de 2010.

 

Menaces sur les démocraties. Dans les pays démocratiques, on élit les représentants du monde politique (maires, députés, présidents) dont le pouvoir s’effrite inexorablement devant les plus puissants dirigeants du monde économique. Certains s’en inquiètent jusqu’à l’obsession, d’autres considèrent que ce rapport de force a toujours existé. Monsanto, Coca-Cola et les autres financent des lobbies et des campagnes publicitaires dans le but de vendre leurs produits. Tout cela est bien connu. Quid des réseaux-délits ? Ils procèdent de la même manière (rien de nouveau jusqu’ici), mais leurs plateformes rendent également possible la manipulation à grande échelle de l’opinion publique par certains de leurs utilisateurs (cas de l’élection américaine de 2016 ou du Brexit). Le débat démocratique né sur l’Agora, s’efface devant le tsunami d’une information (vraie ou fausse) retwittée sans visage de manière exponentielle, sans le rapport de force des idées d’un débat contradictoire, face à face. Les règles de gestion de ces flux d’information sont décidées par les patrons des réseaux-délits, alors qu’ils n’ont pas été élus démocratiquement. L’Europe commence à s’en inquiéter avec les nouvelles directives européennes contenues dans le Digital Services Act (DSA) pilotées par Thierry Breton. Mais n’est-il pas trop tard ? Est-ce seulement possible ? Comment freiner le rouleau compresseur de la désinformation ? Selon Olivier Babeau, auteur de Le Nouveau Désordre numérique (éd. Buchet et Chastel) : « On n’a pas fini d’assister à l’émergence d’un nouvel ordre politique créé par les réseaux sociaux. Ces derniers ne sont pas, en tout état de cause, l’outil providentiel de renaissance démocratique qu’on avait pu espérer » ; bien au contraire, « on est en train de s’apercevoir des conséquences dévastatrices que cela a dans la plupart des démocraties : l’incapacité du dialogue et la polarisation des opinions devenues extrêmes. » Mike Godwin a énoncé en 1990 la loi qui porte son nom : « Plus une discussion dure sur les réseaux sociaux, plus la probabilité d’y voir invoqués Hitler ou les nazis tend vers 1. »

 

Servitude volontaire. Les peuples se sont-ils pour autant fait voler leur pouvoir démocratique ? À 18 ans seulement, Étienne de la Boétie écrivait son Discours de la servitude volontaire. Dans ce texte paru dans sa version française en 1576, il montre que, contrairement à l’opinion répandue, la servitude n’est pas imposée, mais volontaire : aucun pouvoir ne tient durablement sur une société sans la collaboration active ou résignée de ses membres. Cette petite pépite de philosophie brille par son actualité. En effet, nous savons tous que les données que nous déposons librement sur les réseaux-délits sont analysées, vendues et utilisées par une foultitude d’entreprises pour nous proposer des produits ciblés, mais aussi par les États, de manière plus ou moins active selon le pays où l’on vit. La Boétie concluait par « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ». Combien vont se débrancher ?

 

 

Les réseaux-d’Élie

 

Élie, prophète majeur dans les religions abrahamiques, est l’annonciateur du Messie à la fin des temps, prévue pour 2045 par les gourous du Web, moment appelé singularité, sans précédent dans l’Histoire : les réseaux dépassent alors l’intelligence cumulée de tous les humains sur Terre (morts et vivants). Ce sont les réseaux-d’Élie.

 

Immanence divine. La journaliste Peggy Sastre, qui cite une enquête Pew, indique que, « Loin des prophéties de Malraux, la grande tendance du XXIe siècle n’est pas au spirituel, mais à la désaffection religieuse. Jamais autant d’individus ne se sont déclarés athées ou agnostiques. Jamais la sortie de la religion de la vie intime ou sociale n’a été aussi rapide. » Dieu est mort (Nietzche), mais l’homme n’a cessé de le réincarner par de nouvelles idéologies, sans grand succès jusque-là : nazisme, communisme… Le XXe siècle a été l’émergence et le cimetière des prétendants au remplacement divin. Mais au XXIe siècle, Dieu n’a eu besoin d’aucun messager, il s’est réincarné tout seul dans les réseaux-d’Élie ; leurs « patrons » ne sont que des techniciens et des financiers naïfs. Dieu, pour une fois, n’a pas été imaginé par tel ou tel illuminé : il est l’immanence même, né ex nihilo. On pourrait penser a priori que les réseaux-d’Élie s’apparentent davantage aux Dieux grecs qu’abrahamiques : on croit voir leurs « représentants », ils ont un nom, ils interagissent avec les humains. Et pourtant… Leurs disciples sont fanatisés, prêts à luncher ceux qui ne se soumettraient pas à leur loi (entendez algorithme)… Non, les réseaux-d’Élie sont bien la réincarnation des dieux abrahamiques, les plus éloignés des hommes : omniscients, omnipotents, omniprésents.

 

Omniscient. L’esprit humain ayant horreur du vide, des questions sans réponses, les orphelins des grandes religions peuvent se réfugier dans les réseaux-d’Élie pour qui rien n’a de secret. Comme pour les religions, que le discours soit vrai ou non importe peu : la puissance réside dans le fait d’avoir réponse à tout. La croyance a cette fois, enfin, gagné sa bataille contre le savoir. Aussi, alors que les textes figés des anciennes religions peinaient parfois à expliquer des phénomènes récents, les réseaux-d’Élie sont au fait des dernières recherches, informations et commentaires sur n’importe quel sujet. Leur omniscience est inégalée.

 

Omnipotent. Les réseaux-d’Élie peuvent retourner les enfants contre leurs parents, un peuple contre ses dirigeants, quand ils le souhaitent et avec une rapidité jamais observée jusqu’alors. Ses disciples se sentent protégés dans leurs bras et se convertissent tous en prophètes, débitant n’importe quelle information qui émane du nouveau Dieu le Père. Gare aux impies qui osent contredire un prophète !

 

Omniprésent. 50% de la population mondiale est déjà adepte des réseaux-d’Élie. D’ici peu, tous les humains, où qu’ils soient, se prosterneront plusieurs heures par jour devant leur nouveau Dieu. Il pourra alors demander à ses fidèles de faire tout ce que bon lui plaira, et ils obéiront.

 

 

 

Ces quelques lignes ont été écrites par un ancien de l’Ancien Monde (parfois appelé « vieux con »), de 54 ans, né sans smartphone (mais comment faisait-on ?) et qui débattait du futur président de la République à élire dans les cafés, autour du verre, sinon de l’amitié, mais de l’humanité. On s’engueulait, on se bagarrait parfois (en enfin pas moi), puis on s’embrassait, on pleurait, on riait (c’est plutôt moi)… on exprimait, une fois encore, notre humanité. Pas si simple de lancer « sale arable », « sale juif », « sale pédé » devant l’intéressé, tout simplement parce qu’il est . Son regard, son corps nous parle, sa complexité s’exprime. Un (malchanceux ?) arabe, juif et pédé à la fois, par un discours nuancé et un regard inspiré de bonté peut faire voler en éclat les a priori ; alors, face à lui, un raciste homophobe peut commencer à changer son propre regard et, pourquoi pas, après quelques verres, se prendre d’envie, finalement, ­­rêvons un peu, de le prendre dans les bras. Sur les réseaux sociaux, non seulement cette rencontre n’a pas lieu, mais surtout, ce sont les pires tendances de la nature humaine qui se déploient.

 

J’entends les fidèles qui défendent les divins réseaux sociaux… recherche de personnes disparues ou anciens amis (anecdotique non ?), campagnes de don ou de soutien à des causes humanitaires (cela a toujours existé, me semble-t-il), garder le contact (et le téléphone ?), accès accru à l’information (laquelle ??), favoriser le débat (que nenni, comme on l’a vu plus haut), ouverture sur le monde (que nenni ! phénomène bien connu d’enfermement dans des groupes), outils valorisants permettant de renforcer son ego (attention au retour de bâton : le moindre écart – selon les critères de la foule – et on est banni à jamais), les peuples peuvent se rebeller (et 1789 ?) Curieusement, la plupart des concepteurs et gestionnaires des réseaux sociaux en sont déconnectés dans leur vie privée et les ont bannis à leur progéniture. Ces experts ont vite compris de quel côté penchait la balance avantages/inconvénients.

 

Il paraît impensable pourtant de les interdire. Alors que faire ? Sans doute faudrait-il repenser le droit les régissant comme un ensemble de règles préservant les liens humains, afin que tout ce qui nous délie devienne délit, afin que, tombant des lits, les hommes s’éveillent enfin et s’éloignent de la toute-puissance des réseaux-d’Élie pour se réapproprier leur humanité, en commençant par reconnaître humblement leurs faiblesses, leurs errements, leur abyssale ignorance… puis, debout, en luttant contre elles malgré toutes les difficultés. Telle est la véritable grandeur humaine : apprendre à aimer le réel, les pieds bien sur terre, loin des arrières-mondes…

 

Marseillaise + Allah Akbar

 

Je vis en Chine, et comme nous tous ici, j’utilise la messagerie Wechat dans laquelle on trouve le groupe des Français de Shanghai dont je fais partie (peut-être plus pour très longtemps !) Une controverse y est apparue hier, suite au post d’une vidéo montant un musulman chantant la Marseillaise et finissant sa performance par un « Allah Akbar ».

 

A priori, il me semblait peu constructif de s’écharper à propos d’un monsieur qui avait surtout fait preuve de bêtise. Sans doute d’ailleurs chantait-il la Marseillaise avec conviction, sans doute aimait-il la France, sans doute n’avait-il pas d’intention provocatrice avec son « Allah Akbar ». Certains, dans le groupe, le défendaient, probablement sous l’angle de « l’individu qui a le droit de s’exprimer comme il veut ».

 

Mais, à la réflexion, cette vidéo pouvait être vue de manière différente, sous l’angle de sa symbolique. Ce monsieur avait associé un symbole de la République à sa religion (sans doute sans le savoir, ni même le vouloir). C’est sur ce deuxième aspect que d’autres, dans le groupe, le condamnaient.

 

Le cœur du débat qui a suivi repose à mon sens sur la nette séparation en France entre les espaces privés et publics.

 

Sur le privé, ce monsieur m’a presque rappelé – pour la première partie de la vidéo – « maman Clémence » : alors que je vivais à Paris il y a 25 ans, elle était la nounou de mon fils Julien. Marocaine et musulmane  pratiquante, elle vivait paisiblement avec son mari dans un sincère amour de la France. Maintes fois ils nous ont invités à manger le couscous, accompagné de coca-cola (ce qui violentait mon palais – on en plaisantait d’ailleurs –, mais il m’aurait été impensable d’apporter une bouteille de vin, par respect pour eux, pour leurs croyances, même si, je le sais, ils l’auraient accepté, par respect pour… mon palais !) Ce couscous au bouillon rouge concurrençait sérieusement celui (sans tomate) de ma grand-mère paternelle, juive pied-noir d’Algérie, qui elle, inconsolable d’avoir dû quitter « son pays » ensoleillé, n’aimait pas beaucoup la France (bien que Française). Toutes deux parlaient arabe, faisaient preuve d’une immense générosité de cœur, mais aussi matérielle en nous offrant des petits cadeaux de-ci de-là, alors qu’elles n’avaient rien, ou presque.

Je garde de maman Clémence un souvenir délicieux et crois pouvoir imaginer le malaise qu’elle (bien que rentrée au Maroc) et de nombreux musulmans en France doivent ressentir en ce moment.

 

Quant à l’espace public, doit-on rappeler, encore et encore, que la Res-publica (la chose publique) n’est aucunement associée, liée, en France à quelque religion que ce soit ? Elle n’est aucunement régie par les lois de tel ou tel dieu, mais uniquement par celle des hommes (et des femmes, je fais attention 😊). Dès qu’un adepte d’une religion, quelle qu’elle soit, tente d’influer sur les lois de la République en dehors d’un débat démocratique, il y a problème. Dès qu’il ne respecte pas les lois de la République au nom des principes de sa religion, il y a un sérieux problème.

Pourtant, depuis des décennies, les prosélytes antidémocratiques et les religieux haineux de la République (phénomène essentiellement musulman, il faut savoir le dire) se multiplient sans être trop inquiétés, ni par nos institutions ni par les autres musulmans. Le résultat est décrit par exemple dans Les territoires perdus de la République (éditions Mille et une nuits, 2002) ou Les territoires conquis de l’islamisme (PUF, 2020). Les exceptions pourtant existent ; croyants ou non, mais d’origine musulmane, ils font preuve d’un immense courage, bien que régulièrement menacés de mort, pour défendre un islam en accord avec les lois de la République : Kamel Daoud (journaliste et écrivain algérien), Ayaan Hirsi Ali (femme politique et écrivaine néerlando-américaine), Zineb El Rhazoui (journaliste), Chems-Eddine Hafiz (recteur de la Grande mosquée de Paris)… pour ne citer qu’eux.

Ils n’ont rien à envier à nos enfants de la République non musulmans, qui utilisent ad nauseam le mot « amalgame », vocable qui me fait penser à ce drap blanc que l’on met sur les morts pour les cacher de la vue des vivants. « Ne pas voir et continuer », tel semble être leur motto.

 

Oui, l’islamisme politique est une plaie qu’il faut combattre bien plus fermement qu’il ne l’a été jusqu’ici. Oui, il peut naître un islam des Lumières inspiré par l’immense philosophe musulman Averroès du XIIe siècle qui a fortement influencé les humanistes de la Renaissance italienne du XVe siècle, puis de la Renaissance arabe (la Nahda) du XIXe siècle lors de laquelle les musulmans remirent en question leur propre obscurantisme et arriération historique.

Tous les religieux, de tout temps, ont traversé des crises modernistes, à la suite des découvertes scientifiques, de l’évolution des mœurs et des aspirations croissantes des peuples à la liberté. Plus tard, ils ont dû confronter leur foi aux institutions de la démocratie et du sécularisme. Lorsque cette expérience est embrassée courageusement, c’est grâce à l’amour et l’intelligence. Quand elle est rejetée lâchement, c’est la haine et la bêtise qui se répand.

 

Le philosophe Gilles Deleuze avant dit un jour que la bêtise gagne toujours, car tout le monde la comprend. Cette conjecture m’est insupportable. Bien qu’athée, j’ose croire, il le faut bien parfois, que les enfants du monsieur de la vidéo, ou ses petits-enfants, comprendront par eux-mêmes qu’on n’associe pas la Marseillaise et « Allah Akbar », car l’école laïque de la République continuera son œuvre, même si, on le sait tous maintenant, elle aura besoin de notre aide, de nous tous. Samuel Paty ne sera pas oublié.

 

Michael

 

« La connerie ou la bêtise humaine »

 

Un ami m’a récemment envoyé un papier de son cru intitulé « La connerie ou la bêtise humaine », article qui m’a inspiré les lignes qui suivent. Je me suis permis de garder le même titre (que je mets cependant entre guillemets), tant pour lui rendre hommage que parce que ces deux mots à la signification identique m’ont particulièrement titillé.

 

En effet, à mon sens, connerie et bêtise posent toutes deux un « problème » d’ordre étymologique et méritent donc qu’on s’y attarde un peu (mais pas trop !)

Bêtise, issue de « bête », semble fort mal appropriée pour notre propos. Par exemple, devant les ravages environnementaux qui nous désolent tous, œuvres exclusives de l’espèce humaine, on est en droit de se demander qui est « bête »…

Connerie vient de « con », sexe de la femme. Curieux. Personnellement, j’apprécie sans modération ; la connerie me va donc à merveille…

Sans doute faudrait-il utiliser le mot « ineptie » directement issu du latin ineptus, qui signifiait originellement « qui n’est pas approprié, déplacé », mais qui aujourd’hui a pris le sens de « qui fait preuve de sottise ».

Il faut choisir son camp (son con ?) ; mon cœur (et tout le reste) penche pour la connerie.

 

D’abord, la connerie se transmet. Sa représentation, son exemplarité suscitent des vocations à ceux qui hésitent encore entre la connaissance du premier genre spinoziste (en gros le suivisme) et l’effort que l’on s’inflige pour appréhender la complexité du monde. L’exemple facile, mais qui tombe « pile-poil » (comme vous allez le comprendre) est celui de l’omniprésent Trump : ne se vantait-il pas avant son élection de « prendre les femmes par la chatte » ? Cela n’a pas empêché des millions d’entre elles de voter pour le « con » dans une surréaliste harmonie, réelle ou fantasmée…

Cela me rappelle la remarque de Gilles Deleuze, quelque chose comme : « la bêtise gagne toujours, car tout le monde la comprend. » Notre philosophe soixante-huitard-spinoziste-nietzschéen avait, lui, oublié d’être con.

 

Ensuite, on a tendance à penser qu’il y aurait de plus en plus de cons, et même que, selon notre regretté Coluche (encore un qui avait oublié de l’être), ceux de l’année prochaine seraient déjà là.

Que nenni, que nenni, nous explique Steven Pinker dans son brillant essai La part d’ange en nous : le monde ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui. Une démonstration implacable de 1042 pages, d’innombrables courbes, graphiques, références à d’incontestables études et statistiques montrant que, notre « part d’ange » prend progressivement le dessus sur nos « démons intérieurs ». De manière quasi linéaire depuis des siècles, par exemple, la violence baisse dans tous les domaines, et c’est toujours le cas (moins de morts en guerre, moins de violence contre les enfants, envers les femmes (si si!), etc. Autre exemple du livre : les pays de régime démocratique ne cessent d’augmenter ; etc., etc. N’est-ce pas révélateur que nous soyons de moins en moins cons ?

Mais pourquoi ressentons-nous exactement le contraire ? Simplement parce que nous sommes tous un peu cons sur les bords. Notre cerveau peut être comparé à un ordinateur, puissant certes, mais plein de bugs, les biais cognitifs. Il y en aurait plus de 180, dont, pour illustrer l’argument ci-dessus :

  • Le biais de négativité: tendance à donner plus de poids aux expériences négatives qu’aux expériences positives et à s’en souvenir davantage,
  • Le biais de représentativité: raccourci mental qui consiste à porter un jugement à partir de quelques éléments qui ne sont pas nécessairement représentatifs,
  • L’illusion de savoir consiste à se fier à des croyances erronées pour appréhender une réalité et à ne pas chercher à recueillir d’autres informations,
  • Le biais de conformisme est la tendance à penser et agir comme les autres le font.

Le vrai con affecte particulièrement l’effet Dunning-Kruger qui est le résultat de biais cognitifs qui amènent les personnes les moins compétentes à surestimer leurs compétences et les plus compétentes à les sous-estimer ; ce biais a été démontré dans plusieurs domaines. Le malheur du monde, dit-on, réside sur le fait que les cons sont pleins de certitudes et les futés remplis de doutes…

 

Mais comment savoir si l’on est con soi-même ? Il me semble que, jusqu’à tout récemment, les cons restaient entre eux, s’alimentant les uns autres persuadés que la connerie était ailleurs. Les futés également restaient dans leurs boudoirs, leurs salons, leurs cours. Deux mondes qui ne se rencontraient que rarement. Puis survint, soudainement, l’avènement des réseaux sociaux. Tremblement de terre dans l’histoire du dévoilement de la pensée humaine. Tout à coup, n’importe quel con a autant de visibilité qu’un prix Nobel. On voit alors, soudainement, par exemple, que des milliers de gens soutiennent que la Terre est plate. Par thème, ainsi, ils forment des groupes à la con, parfois fort influents. On peut presque dire qu’avant Facebook la connerie n’« existait » pas : les cons ne savaient qu’ils étaient cons et les futés n’avaient pas de contact avec elle. La connerie est née de la rencontre de ces deux mondes. Merci Zuckerberg !

 

Cependant, l’esprit du monde n’est sans doute pas si binaire. On peut imaginer une relativité de la connerie, un immeuble de dix étages où les gros cons resteraient en bas, trop lourd pour monter. Les petits cons auraient plus de chance avec le temps d’accéder, pourquoi pas, au Graal du dixième. Ce système, comme tous les autres, n’étant pas parfait, on verrait parfois des esprits légers au dernier étage, mais globalement, celui-ci serait habité par ceux dotés d’une certaine hauteur d’esprit.

Après tout, n’est-on pas tous le génie ou le con d’un autre ? Si je parle de Nietzsche à un paysan illettré, je serai, pour lui, un génie ; si je dois lui planter des choux, je deviendrai le con venu de la ville.

 

Plus encore, tout le monde n’est-il pas un peu con à ses heures ? Jésus lui-même n’a-t-il pas dit « qui n’a jamais été con me jette la première pierre » (ou un truc comme ça… !) Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je pourrais écrire un roman de toutes mes conneries. Peut-être que, par effet de résonnance, serait-ce un best-seller… Il faut que je m’y mette !

 

J’ai un peu de mal à lever le pied, mais il faudrait à mon tour que j’arrête d’écrire des conneries, que j’essaie de monter les étages… Il n’y en a pas dix, mais une infinité. Jamais, ô grand jamais, on ne cesse définitivement d’être un peu con.

 

 

Vous avez dit « bonheur » ? (suite)

Après la parution sur ce site de mon article Vous avez dit « bonheur » ?, un ami m’a demandé : « j’aimerais bien que tu développes le point sur comment ne pas se laisser absorber par les émotions négatives ». Voici ma réponse.

«

Mon ami,

Voilà une question délicate, car j’ai toujours observé avec moquerie le flot de livres traitant du « bien-être », cette foultitude d’experts indiquant la « bonne » voie vers le « bonheur ». Si ce prétendu chemin existait, cela se saurait et la vie serait bien… triste ! En effet, les émotions négatives ayant disparu, tout le monde nagerait dans une mer de douce insouciance, mais plate à souhait ! Rapidement, on commencerait à regretter le temps des vagues, des tempêtes même ! « Que le yoyo émotionnel recommence ! » dirait-on alors. La nature humaine est ainsi faite, sans doute.

Loin de moi donc l’idée de montrer quelque chemin que se fut, à quiconque. Nietzsche ne fait-il pas dire à son Zarathoustra (les italiques sont importantes) :

« Cela – est maintenant mon chemin, – où est le vôtre ? » Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient « le chemin ». Car le chemin – le chemin n’existe pas.

Je parlerai donc de mon chemin, le seul qui ait un sens pour moi ! Quant au lecteur de ces lignes, il risquerait de s’y perdre, même s’il acceptait de partager quelques pas avec moi…

Mais il est bon ici de faire d’abord un petit détour. Nietzsche (encore lui !) distingue les forces réactives des forces actives qui émergent en chacun de nous.

Les forces réactives ne peuvent pas se déployer sans nier d’autres forces ; elles se posent en s’opposant. La volonté de vérité par exemple (comme dans les dialogues socratiques) est un modèle de force réactive, car c’est la recherche d’une valeur qui se pose par réfutation de l’erreur ; Socrate réfute constamment pour démontrer une thèse. Nietzsche dit au contraire que « Ce qui a besoin d’être démontré ne vaut pas grand-chose ».

Les forces actives en revanche, comme l’art, se déploient sans s’opposer à quelque chose. Elles posent des valeurs sans discussion (l’artiste commande, il ne discute pas). Pour illustrer cette idée, les coups de pinceau de Van Gogh ou les revers de Federer sont des gestes purs, non « négociés », à la fois simples et puissants. L’art est une illusion délibérée et créatrice qui s’oppose au mensonge idéaliste.

Si je reviens maintenant sur mon chemin de traverse, chaque instant est l’occasion de déploiement de forces. Mes forces réactives me rendront triste si, premier exemple, je me sens mal parce que mon voisin vient d’acheter une nouvelle voiture inaccessible à mon portefeuille (un fait du présent me perturbe). Deuxième exemple : je me lamente en voyant des rides sur mon visage (mon passé perturbe mon présent). Troisième exemple : j’ai peur d’être licencié à cause du Covid-19 (mon futur imaginé perturbe mon présent).

Dès lors, « comment ne pas se laisser absorber par les émotions négatives ? ». Dans le premier cas de figure (le présent d’un autre perturbe le mien), personnellement, je n’ai que faire des biens matériels (depuis longtemps) et surtout, je me moque bien de ce que l’on peut penser de moi (je n’ai acquis cette deuxième libération que sur le tard, vers 45 ans).

Dans le deuxième cas de figure (le passé perturbe le présent), avec le temps, cela va beaucoup mieux en ce qui me concerne (pour d’autres c’est l’inverse, ils s’enferment de plus en plus dans un passé regretté). Je regarde devant et marche vers je ne sais où, mais j’y vais d’un pied décidé !

Quant au troisième cas de figure, c’est le plus absurde de tous (le futur n’existe pas…) et pourtant j’en ai souffert très longtemps. J’ai appris avec le temps, à me débarrasser de ces idées ridicules.

Surtout, j’essaie de mon concentrer sur les forces actives, dans le présent immédiat, à chaque instant. Me prendre pour Beethoven au piano ou pour Dostoïevski avec une plume ? Pourquoi pas si je me sens bien ! Et qui sait, un jour… (ce n’est pas si mal de se projeter dans l’avenir parfois !) Plus simplement, jouer avec son enfant, s’émerveiller comme lui devant un arc-en-ciel, fermer les yeux en sentant l’odeur des croissants qui sortent du four… toutes ces petites choses à côté desquelles je passe encore trop souvent, alors qu’elles sont là, sur mon chemin, sans que j’aie besoin d’aller bien loin, sont source de joie.

Mais je suis un humain et mon espèce est ainsi faite que le passé et l’avenir sont toujours là pour titiller mon présent. Ce n’est pas un hasard, cela contribue à ma survie. J’ai donc renoncé tant aux philosophies inhumaines (déconnectées de la réalité du genre humain), à savoir celles qui disent qu’il ne faut vivre que dans présent, qu’à celles qui postulent qu’il suffit d’éliminer les forces réactives. Nous sommes un tout complexe. Les forces réactives, si réactives soient-elles, n’en demeurent pas moins des forces, et les renier ne conduit qu’à une diminution de sa force vitale dans son ensemble. Je suis séduit par l’idée nietzschéenne de « grand style », cet art d’équilibriste qui permet de faire cohabiter en soi les forces actives et réactives de manière harmonieuse. C’est tout ce à quoi je prétends désormais.

Voilà mon ami le chemin que je recherche tout en le parcourant, et je te souhaite bon courage pour continuer le tien !

»

Vous avez dit « bonheur » ?

 

On m’a interrogé récemment sur la question du bonheur et je me suis empressé de répondre, car, paraît-il, « le bonheur n’attend pas ».

 

Pour s’aventurer sur ce sujet, il faut partir, me semble-t-il, des émotions fondamentales. Il y en aurait six selon Paul Ekman : la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. D’autres théories les ramènent à quatre : la joie, la tristesse, la peur et la colère. Ce qui importe, c’est que nous ressentons tous que ces émotions sont éphémères, et cela nous gêne, voire nous perturbe. Ce qui est ressenti comme agréable, nous voulons qu’il s’inscrive dans la durée.

 

C’est là qu’intervient le concept de bonheur. Il est défini de plusieurs manières dans l’histoire de la pensée, mais globalement, il serait une joie qui dure. Toutes les approches religieuses, les théories du salut, l’invention du Paradis, etc. s’inscrivent dans cette construction intellectuelle. Plus tard, lors de la sécularisation des idées religieuses, le bonheur est recherché dans une construction humaniste (qui reprend l’idée « d’aimer son prochain ») ou politique (société égalitaire avec le communisme ou débarrassée des impurs avec les totalitarismes).

 

Tout cela ne repose-t-il pas sur l’inacceptation par l’homme du caractère tragique du réel (ni bon ni mauvais, tragique pris ici au sens de « tel qu’il est ») ? Or quelle est la réalité de nos vies ? Un yoyo émotionnel permanent, disons, pour faire simple, entre la joie et la tristesse. Je suis joyeux en me levant, car ma femme me fait un baiser ; je suis triste cinq minutes plus tard parce que je me suis pris le pied dans la porte ; puis je regarde mes mails et suis joyeux à nouveau en apprenant que ma fille a réussi un examen ; puis triste parce que j’apprends que mon fils s’est cassé la jambe ; puis joyeux parce que j’ai gagné 5000€ au loto, etc. (journée bien remplie, j’en conviens !) C’est le « tragique » du réel, sa contingence si l’on préfère. Mais comme on n’accepte pas les moments de tristesse, on se construit un idéal de joie permanente, qu’on appelle bonheur, qu’on espère atteindre un jour et pour lequel chacun se démène tous les jours… La mauvaise nouvelle, c’est que personne ne l’atteindra jamais. La bonne c’est que l’effort, le mouvement vers cet idéal peut contribuer, pour certains, à créer plus de joie dans le présent (mais ce n’est pas le cas de tout le monde, comme le fanatique religieux par exemple). Quoi qu’il en soit, la vie sera toujours un yoyo émotionnel.

 

Si l’on veut absolument définir que ce serait une vie « heureuse », ce serait, me semble-t-il, une vie lors de laquelle, au bout du compte, celui qui l’a vécue a ressenti plus de moments de joie que de moments de tristesse.

 

La question fondamentale est donc : comment créer le plus possible de moments de joie ? N’est-ce pas justement en tâchant de vivre intensément, à chaque instant, le « tragique » de l’existence ? On pourrait le formuler autrement, par une lapalissade : « aucun instant ne peut attendre ! »

 

Des femmes et des hommes

 

L’affaire Weinstein a engendré une effervescence, une libération de la parole sans précédent depuis des décennies. Je voulais exprimer mon avis sur la question, mais je précise avant tout que ce qui suit ne concerne que l’Occident ; il y aurait beaucoup à dire sur le reste du monde, mais ce n’est pas mon propos ici.

 

Commençons par là bien entendu : les actes sexuels non consentis, les violences, quelles qu’elles soient, les abus de pouvoir doivent évidemment être condamnés par voie de justice (seulement, car on ne doit pas « balancer » un homme – ou une femme – nominativement sur les réseaux sociaux). Par extension, le combat féministe pour l’égalité politique, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre hommes et femmes doit être soutenu sans réserve, jusqu’à ce qu’il soit gagné une bonne fois pour toutes.

 

Mais l’égalité s’arrête là. Au-delà des différences physiques, quel homme ne s’est-il jamais dit : « décidément, je ne comprendrai jamais les femmes ! » (et inversement). Nous le savions tous déjà, mais les découvertes récentes en neurochimie semblent confirmer que les psychés féminines et masculines fonctionnent différemment. Les analyses de l’anthropologue américaine Helen Fisher sont également éclairantes : généralement, les femmes sont supérieures aux hommes dans l’expression orale (les hommes ne souhaitent-ils pas qu’elles se taisent parfois !), la négociation, la vision à long terme, la pensée holistique. Les hommes en revanche auraient une plus grande aptitude de concentration sur un sujet donné, si bien qu’il y a plus de génies masculins, mais aussi plus d’idiots que d’idiotes ! Ces différences doivent être acceptées, se conjuguer et se nourrir mutuellement. Mais il me semble que l’Occident prend un autre chemin depuis l’avènement du mouvement féministe. L’homme viril et la femme féminine disparaissent progressivement et on s’oriente vers des sociétés peuplées d’androgynes. Le féminisme de défenses des droits a libéré les femmes, tandis que le féminisme intellectualiste les éloigne d’elles-mêmes en faisant de l’égalité absolue sinon un nouveau Dieu, du moins un idéal à atteindre. Or un homme ne ressent pas de désir pour une femme qui veut lui ressembler, et inversement.

 

Un homme qui effleure volontairement la main d’une femme après un premier contact oral ou visuel accepté n’est pas un porc. La séduction n’est certainement pas une suite de demandes de permissions, mais d’audaces mesurées, d’« offenses » soft qui peuvent conduire au trouble du désir, voire au sentiment amoureux. Qu’y a-t-il de troublant dans « je souhaite toucher votre main, puis-je ? », et cinq minutes plus tard « je souhaite toucher votre genou, puis-je ? » On marche sur la tête. Dans le jeu amoureux, après la parole, les corps se rapprochent, progressivement. Évidemment, dès que la femme ne consent plus, le jeu s’arrête. L’homme qui insisterait davantage sera alors seulement dans son tort.

Il me semble fort heureux que les hommes draguent encore, sinon nous passerions toutes et tous nos soirées devant Youporn ou aurions des relations sexuelles fades, sans le trouble partagé né de l’audace, surtout masculine, reconnaissons-le. La femme ne « drague » généralement pas ; si le désir la brûle, elle séduit l’homme en lui envoyant des signaux plus ou moins explicites (parfois incompris de l’homme plus basique qu’elle) pour que celui-ci l’aborde. C’est vieux comme le monde, animal également.

Il faut ici se demander en quoi ces offenses soft, qui constituent la base de l’approche d’un homme et d’une femme depuis la nuit des temps, sont-elles  soudainement  un problème ? Qui veut d’un monde « moderne » de relations homme-femme réglementées par avance, faites d’autorisations préalables, sans conquête, sans risque du « râteau » ? Il me semble que seules les femmes qui n’aiment pas ou n’aiment plus les hommes rêvent d’un tel monde mécanique, fade et triste à souhait.  Que ces femmes-là s’aiment entre elles (ce qui m’excite par ailleurs !) et laissent tranquilles la gent masculine conduire son jeu amoureux avec les autres ! Mais d’où vient cette haine ? Peut-être certaines femmes ont-elles du mal à gérer leur propre complexité. Une femme peut très bien manager plusieurs hommes la journée dans une entreprise et jouir d’être l’esclave sexuelle d’un homme le soir. L’inverse existe aussi, bien que peu fréquent. Cette apparente contradiction domination/soumission dans son propre comportement est insupportable à certaines femmes. C’est absurde bien entendu. La relation sexuelle est ce lieu inconnu où le corps et l’inconscient peuvent se libérer et exprimer tout ce qui n’est pas possible dans le cadre sociétal : on aime soudainement la fessée, être pris(e) par les cheveux, se faire insulter, et j’en passe, et tout cela procure un immense plaisir. C’est ainsi. Cela n’a jamais été un problème. C’est la beauté de l’inconnu en nous, le résultat de 3,5 milliards d’années d’évolution, et aucun intellectualisme féministe n’y changera jamais rien. Mais aussi, ces femmes qui ne savent pas gérer cette fausse contradiction oublient qu’en premier lieu, si l’homme est là pour la « dominer » dans l’acte sexuel, c’est parce qu’elle l’a bien voulu, que l’esclave n’est pas celui qu’on croit : depuis le début, l’homme n’a eu de cesse que de quémander son consentement. La femme a tous les pouvoirs. La féminité est un rôle que la femme incarne à souhait pour jouer avec les hommes afin d’assouvir ses propres désirs. La virilité n’est qu’un rôle que l’homme s’est désespérément inventé pour cacher sa dépendance aux femmes.

 

Je bénis la colère divine de Zeus qui a séparé les androgynes en femmes et en hommes. Depuis, ils se cherchent mutuellement, et pour retrouver l’unicité originelle, ils jouent les rôles de la féminité et de la virilité, pour le plaisir de la comédie humaine.