A propos Michael Doukhan

Passionné de philosophie, je suis consultant en commerce international.

Marseillaise + Allah Akbar

 

Je vis en Chine, et comme nous tous ici, j’utilise la messagerie Wechat dans laquelle on trouve le groupe des Français de Shanghai dont je fais partie (peut-être plus pour très longtemps !) Une controverse y est apparue hier, suite au post d’une vidéo montant un musulman chantant la Marseillaise et finissant sa performance par un « Allah Akbar ».

 

A priori, il me semblait peu constructif de s’écharper à propos d’un monsieur qui avait surtout fait preuve de bêtise. Sans doute d’ailleurs chantait-il la Marseillaise avec conviction, sans doute aimait-il la France, sans doute n’avait-il pas d’intention provocatrice avec son « Allah Akbar ». Certains, dans le groupe, le défendaient, probablement sous l’angle de « l’individu qui a le droit de s’exprimer comme il veut ».

 

Mais, à la réflexion, cette vidéo pouvait être vue de manière différente, sous l’angle de sa symbolique. Ce monsieur avait associé un symbole de la République à sa religion (sans doute sans le savoir, ni même le vouloir). C’est sur ce deuxième aspect que d’autres, dans le groupe, le condamnaient.

 

Le cœur du débat qui a suivi repose à mon sens sur la nette séparation en France entre les espaces privés et publics.

 

Sur le privé, ce monsieur m’a presque rappelé – pour la première partie de la vidéo – « maman Clémence » : alors que je vivais à Paris il y a 25 ans, elle était la nounou de mon fils Julien. Marocaine et musulmane  pratiquante, elle vivait paisiblement avec son mari dans un sincère amour de la France. Maintes fois ils nous ont invités à manger le couscous, accompagné de coca-cola (ce qui violentait mon palais – on en plaisantait d’ailleurs –, mais il m’aurait été impensable d’apporter une bouteille de vin, par respect pour eux, pour leurs croyances, même si, je le sais, ils l’auraient accepté, par respect pour… mon palais !) Ce couscous au bouillon rouge concurrençait sérieusement celui (sans tomate) de ma grand-mère paternelle, juive pied-noir d’Algérie, qui elle, inconsolable d’avoir dû quitter « son pays » ensoleillé, n’aimait pas beaucoup la France (bien que Française). Toutes deux parlaient arabe, faisaient preuve d’une immense générosité de cœur, mais aussi matérielle en nous offrant des petits cadeaux de-ci de-là, alors qu’elles n’avaient rien, ou presque.

Je garde de maman Clémence un souvenir délicieux et crois pouvoir imaginer le malaise qu’elle (bien que rentrée au Maroc) et de nombreux musulmans en France doivent ressentir en ce moment.

 

Quant à l’espace public, doit-on rappeler, encore et encore, que la Res-publica (la chose publique) n’est aucunement associée, liée, en France à quelque religion que ce soit ? Elle n’est aucunement régie par les lois de tel ou tel dieu, mais uniquement par celle des hommes (et des femmes, je fais attention 😊). Dès qu’un adepte d’une religion, quelle qu’elle soit, tente d’influer sur les lois de la République en dehors d’un débat démocratique, il y a problème. Dès qu’il ne respecte pas les lois de la République au nom des principes de sa religion, il y a un sérieux problème.

Pourtant, depuis des décennies, les prosélytes antidémocratiques et les religieux haineux de la République (phénomène essentiellement musulman, il faut savoir le dire) se multiplient sans être trop inquiétés, ni par nos institutions ni par les autres musulmans. Le résultat est décrit par exemple dans Les territoires perdus de la République (éditions Mille et une nuits, 2002) ou Les territoires conquis de l’islamisme (PUF, 2020). Les exceptions pourtant existent ; croyants ou non, mais d’origine musulmane, ils font preuve d’un immense courage, bien que régulièrement menacés de mort, pour défendre un islam en accord avec les lois de la République : Kamel Daoud (journaliste et écrivain algérien), Ayaan Hirsi Ali (femme politique et écrivaine néerlando-américaine), Zineb El Rhazoui (journaliste), Chems-Eddine Hafiz (recteur de la Grande mosquée de Paris)… pour ne citer qu’eux.

Ils n’ont rien à envier à nos enfants de la République non musulmans, qui utilisent ad nauseam le mot « amalgame », vocable qui me fait penser à ce drap blanc que l’on met sur les morts pour les cacher de la vue des vivants. « Ne pas voir et continuer », tel semble être leur motto.

 

Oui, l’islamisme politique est une plaie qu’il faut combattre bien plus fermement qu’il ne l’a été jusqu’ici. Oui, il peut naître un islam des Lumières inspiré par l’immense philosophe musulman Averroès du XIIe siècle qui a fortement influencé les humanistes de la Renaissance italienne du XVe siècle, puis de la Renaissance arabe (la Nahda) du XIXe siècle lors de laquelle les musulmans remirent en question leur propre obscurantisme et arriération historique.

Tous les religieux, de tout temps, ont traversé des crises modernistes, à la suite des découvertes scientifiques, de l’évolution des mœurs et des aspirations croissantes des peuples à la liberté. Plus tard, ils ont dû confronter leur foi aux institutions de la démocratie et du sécularisme. Lorsque cette expérience est embrassée courageusement, c’est grâce à l’amour et l’intelligence. Quand elle est rejetée lâchement, c’est la haine et la bêtise qui se répand.

 

Le philosophe Gilles Deleuze avant dit un jour que la bêtise gagne toujours, car tout le monde la comprend. Cette conjecture m’est insupportable. Bien qu’athée, j’ose croire, il le faut bien parfois, que les enfants du monsieur de la vidéo, ou ses petits-enfants, comprendront par eux-mêmes qu’on n’associe pas la Marseillaise et « Allah Akbar », car l’école laïque de la République continuera son œuvre, même si, on le sait tous maintenant, elle aura besoin de notre aide, de nous tous. Samuel Paty ne sera pas oublié.

 

Michael

 

« La connerie ou la bêtise humaine »

 

Un ami m’a récemment envoyé un papier de son cru intitulé « La connerie ou la bêtise humaine », article qui m’a inspiré les lignes qui suivent. Je me suis permis de garder le même titre (que je mets cependant entre guillemets), tant pour lui rendre hommage que parce que ces deux mots à la signification identique m’ont particulièrement titillé.

 

En effet, à mon sens, connerie et bêtise posent toutes deux un « problème » d’ordre étymologique et méritent donc qu’on s’y attarde un peu (mais pas trop !)

Bêtise, issue de « bête », semble fort mal appropriée pour notre propos. Par exemple, devant les ravages environnementaux qui nous désolent tous, œuvres exclusives de l’espèce humaine, on est en droit de se demander qui est « bête »…

Connerie vient de « con », sexe de la femme. Curieux. Personnellement, j’apprécie sans modération ; la connerie me va donc à merveille…

Sans doute faudrait-il utiliser le mot « ineptie » directement issu du latin ineptus, qui signifiait originellement « qui n’est pas approprié, déplacé », mais qui aujourd’hui a pris le sens de « qui fait preuve de sottise ».

Il faut choisir son camp (son con ?) ; mon cœur (et tout le reste) penche pour la connerie.

 

D’abord, la connerie se transmet. Sa représentation, son exemplarité suscitent des vocations à ceux qui hésitent encore entre la connaissance du premier genre spinoziste (en gros le suivisme) et l’effort que l’on s’inflige pour appréhender la complexité du monde. L’exemple facile, mais qui tombe « pile-poil » (comme vous allez le comprendre) est celui de l’omniprésent Trump : ne se vantait-il pas avant son élection de « prendre les femmes par la chatte » ? Cela n’a pas empêché des millions d’entre elles de voter pour le « con » dans une surréaliste harmonie, réelle ou fantasmée…

Cela me rappelle la remarque de Gilles Deleuze, quelque chose comme : « la bêtise gagne toujours, car tout le monde la comprend. » Notre philosophe soixante-huitard-spinoziste-nietzschéen avait, lui, oublié d’être con.

 

Ensuite, on a tendance à penser qu’il y aurait de plus en plus de cons, et même que, selon notre regretté Coluche (encore un qui avait oublié de l’être), ceux de l’année prochaine seraient déjà là.

Que nenni, que nenni, nous explique Steven Pinker dans son brillant essai La part d’ange en nous : le monde ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui. Une démonstration implacable de 1042 pages, d’innombrables courbes, graphiques, références à d’incontestables études et statistiques montrant que, notre « part d’ange » prend progressivement le dessus sur nos « démons intérieurs ». De manière quasi linéaire depuis des siècles, par exemple, la violence baisse dans tous les domaines, et c’est toujours le cas (moins de morts en guerre, moins de violence contre les enfants, envers les femmes (si si!), etc. Autre exemple du livre : les pays de régime démocratique ne cessent d’augmenter ; etc., etc. N’est-ce pas révélateur que nous soyons de moins en moins cons ?

Mais pourquoi ressentons-nous exactement le contraire ? Simplement parce que nous sommes tous un peu cons sur les bords. Notre cerveau peut être comparé à un ordinateur, puissant certes, mais plein de bugs, les biais cognitifs. Il y en aurait plus de 180, dont, pour illustrer l’argument ci-dessus :

  • Le biais de négativité: tendance à donner plus de poids aux expériences négatives qu’aux expériences positives et à s’en souvenir davantage,
  • Le biais de représentativité: raccourci mental qui consiste à porter un jugement à partir de quelques éléments qui ne sont pas nécessairement représentatifs,
  • L’illusion de savoir consiste à se fier à des croyances erronées pour appréhender une réalité et à ne pas chercher à recueillir d’autres informations,
  • Le biais de conformisme est la tendance à penser et agir comme les autres le font.

Le vrai con affecte particulièrement l’effet Dunning-Kruger qui est le résultat de biais cognitifs qui amènent les personnes les moins compétentes à surestimer leurs compétences et les plus compétentes à les sous-estimer ; ce biais a été démontré dans plusieurs domaines. Le malheur du monde, dit-on, réside sur le fait que les cons sont pleins de certitudes et les futés remplis de doutes…

 

Mais comment savoir si l’on est con soi-même ? Il me semble que, jusqu’à tout récemment, les cons restaient entre eux, s’alimentant les uns autres persuadés que la connerie était ailleurs. Les futés également restaient dans leurs boudoirs, leurs salons, leurs cours. Deux mondes qui ne se rencontraient que rarement. Puis survint, soudainement, l’avènement des réseaux sociaux. Tremblement de terre dans l’histoire du dévoilement de la pensée humaine. Tout à coup, n’importe quel con a autant de visibilité qu’un prix Nobel. On voit alors, soudainement, par exemple, que des milliers de gens soutiennent que la Terre est plate. Par thème, ainsi, ils forment des groupes à la con, parfois fort influents. On peut presque dire qu’avant Facebook la connerie n’« existait » pas : les cons ne savaient qu’ils étaient cons et les futés n’avaient pas de contact avec elle. La connerie est née de la rencontre de ces deux mondes. Merci Zuckerberg !

 

Cependant, l’esprit du monde n’est sans doute pas si binaire. On peut imaginer une relativité de la connerie, un immeuble de dix étages où les gros cons resteraient en bas, trop lourd pour monter. Les petits cons auraient plus de chance avec le temps d’accéder, pourquoi pas, au Graal du dixième. Ce système, comme tous les autres, n’étant pas parfait, on verrait parfois des esprits légers au dernier étage, mais globalement, celui-ci serait habité pas ceux dotés d’une certaine hauteur d’esprit.

Après tout, n’est-on pas tous le génie ou le con d’un autre ? Si je parle de Nietzsche à un paysan illettré, je serai, pour lui, un génie ; si je dois lui planter des choux, je deviendrai le con venu de la ville.

 

Plus encore, tout le monde n’est-il pas un peu con à ses heures ? Jésus lui-même n’a-t-il pas dit « qui n’a jamais été con me jette la première pierre » (ou un truc comme ça… !) Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je pourrais écrire un roman de toutes mes conneries. Peut-être que, par effet de résonnance, serait-ce un best-seller… Il faut que je m’y mette !

 

J’ai un peu de mal à lever le pied, mais il faudrait à mon tour que j’arrête d’écrire des conneries, que j’essaie de monter les étages… Il n’y en a pas dix, mais une infinité. Jamais, ô grand jamais, on ne cesse définitivement d’être un peu con.

 

 

Vous avez dit « bonheur » ? (suite)

Après la parution sur ce site de mon article Vous avez dit « bonheur » ?, un ami m’a demandé : « j’aimerais bien que tu développes le point sur comment ne pas se laisser absorber par les émotions négatives ». Voici ma réponse.

«

Mon ami,

Voilà une question délicate, car j’ai toujours observé avec moquerie le flot de livres traitant du « bien-être », cette foultitude d’experts indiquant la « bonne » voie vers le « bonheur ». Si ce prétendu chemin existait, cela se saurait et la vie serait bien… triste ! En effet, les émotions négatives ayant disparu, tout le monde nagerait dans une mer de douce insouciance, mais plate à souhait ! Rapidement, on commencerait à regretter le temps des vagues, des tempêtes même ! « Que le yoyo émotionnel recommence ! » dirait-on alors. La nature humaine est ainsi faite, sans doute.

Loin de moi donc l’idée de montrer quelque chemin que se fut, à quiconque. Nietzsche ne fait-il pas dire à son Zarathoustra (les italiques sont importantes) :

« Cela – est maintenant mon chemin, – où est le vôtre ? » Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient « le chemin ». Car le chemin – le chemin n’existe pas.

Je parlerai donc de mon chemin, le seul qui ait un sens pour moi ! Quant au lecteur de ces lignes, il risquerait de s’y perdre, même s’il acceptait de partager quelques pas avec moi…

Mais il est bon ici de faire d’abord un petit détour. Nietzsche (encore lui !) distingue les forces réactives des forces actives qui émergent en chacun de nous.

Les forces réactives ne peuvent pas se déployer sans nier d’autres forces ; elles se posent en s’opposant. La volonté de vérité par exemple (comme dans les dialogues socratiques) est un modèle de force réactive, car c’est la recherche d’une valeur qui se pose par réfutation de l’erreur ; Socrate réfute constamment pour démontrer une thèse. Nietzsche dit au contraire que « Ce qui a besoin d’être démontré ne vaut pas grand-chose ».

Les forces actives en revanche, comme l’art, se déploient sans s’opposer à quelque chose. Elles posent des valeurs sans discussion (l’artiste commande, il ne discute pas). Pour illustrer cette idée, les coups de pinceau de Van Gogh ou les revers de Federer sont des gestes purs, non « négociés », à la fois simples et puissants. L’art est une illusion délibérée et créatrice qui s’oppose au mensonge idéaliste.

Si je reviens maintenant sur mon chemin de traverse, chaque instant est l’occasion de déploiement de forces. Mes forces réactives me rendront triste si, premier exemple, je me sens mal parce que mon voisin vient d’acheter une nouvelle voiture inaccessible à mon portefeuille (un fait du présent me perturbe). Deuxième exemple : je me lamente en voyant des rides sur mon visage (mon passé perturbe mon présent). Troisième exemple : j’ai peur d’être licencié à cause du Covid-19 (mon futur imaginé perturbe mon présent).

Dès lors, « comment ne pas se laisser absorber par les émotions négatives ? ». Dans le premier cas de figure (le présent d’un autre perturbe le mien), personnellement, je n’ai que faire des biens matériels (depuis longtemps) et surtout, je me moque bien de ce que l’on peut penser de moi (je n’ai acquis cette deuxième libération que sur le tard, vers 45 ans).

Dans le deuxième cas de figure (le passé perturbe le présent), avec le temps, cela va beaucoup mieux en ce qui me concerne (pour d’autres c’est l’inverse, ils s’enferment de plus en plus dans un passé regretté). Je regarde devant et marche vers je ne sais où, mais j’y vais d’un pied décidé !

Quant au troisième cas de figure, c’est le plus absurde de tous (le futur n’existe pas…) et pourtant j’en ai souffert très longtemps. J’ai appris avec le temps, à me débarrasser de ces idées ridicules.

Surtout, j’essaie de mon concentrer sur les forces actives, dans le présent immédiat, à chaque instant. Me prendre pour Beethoven au piano ou pour Dostoïevski avec une plume ? Pourquoi pas si je me sens bien ! Et qui sait, un jour… (ce n’est pas si mal de se projeter dans l’avenir parfois !) Plus simplement, jouer avec son enfant, s’émerveiller comme lui devant un arc-en-ciel, fermer les yeux en sentant l’odeur des croissants qui sortent du four… toutes ces petites choses à côté desquelles je passe encore trop souvent, alors qu’elles sont là, sur mon chemin, sans que j’aie besoin d’aller bien loin, sont source de joie.

Mais je suis un humain et mon espèce est ainsi faite que le passé et l’avenir sont toujours là pour titiller mon présent. Ce n’est pas un hasard, cela contribue à ma survie. J’ai donc renoncé tant aux philosophies inhumaines (déconnectées de la réalité du genre humain), à savoir celles qui disent qu’il ne faut vivre que dans présent, qu’à celles qui postulent qu’il suffit d’éliminer les forces réactives. Nous sommes un tout complexe. Les forces réactives, si réactives soient-elles, n’en demeurent pas moins des forces, et les renier ne conduit qu’à une diminution de sa force vitale dans son ensemble. Je suis séduit par l’idée nietzschéenne de « grand style », cet art d’équilibriste qui permet de faire cohabiter en soi les forces actives et réactives de manière harmonieuse. C’est tout ce à quoi je prétends désormais.

Voilà mon ami le chemin que je recherche tout en le parcourant, et je te souhaite bon courage pour continuer le tien !

»

Vous avez dit « bonheur » ?

 

On m’a interrogé récemment sur la question du bonheur et je me suis empressé de répondre, car, paraît-il, « le bonheur n’attend pas ».

 

Pour s’aventurer sur ce sujet, il faut partir, me semble-t-il, des émotions fondamentales. Il y en aurait six selon Paul Ekman : la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. D’autres théories les ramènent à quatre : la joie, la tristesse, la peur et la colère. Ce qui importe, c’est que nous ressentons tous que ces émotions sont éphémères, et cela nous gêne, voire nous perturbe. Ce qui est ressenti comme agréable, nous voulons qu’il s’inscrive dans la durée.

 

C’est là qu’intervient le concept de bonheur. Il est défini de plusieurs manières dans l’histoire de la pensée, mais globalement, il serait une joie qui dure. Toutes les approches religieuses, les théories du salut, l’invention du Paradis, etc. s’inscrivent dans cette construction intellectuelle. Plus tard, lors de la sécularisation des idées religieuses, le bonheur est recherché dans une construction humaniste (qui reprend l’idée « d’aimer son prochain ») ou politique (société égalitaire avec le communisme ou débarrassée des impurs avec les totalitarismes).

 

Tout cela ne repose-t-il pas sur l’inacceptation par l’homme du caractère tragique du réel (ni bon ni mauvais, tragique pris ici au sens de « tel qu’il est ») ? Or quelle est la réalité de nos vies ? Un yoyo émotionnel permanent, disons, pour faire simple, entre la joie et la tristesse. Je suis joyeux en me levant, car ma femme me fait un baiser ; je suis triste cinq minutes plus tard parce que je me suis pris le pied dans la porte ; puis je regarde mes mails et suis joyeux à nouveau en apprenant que ma fille a réussi un examen ; puis triste parce que j’apprends que mon fils s’est cassé la jambe ; puis joyeux parce que j’ai gagné 5000€ au loto, etc. (journée bien remplie, j’en conviens !) C’est le « tragique » du réel, sa contingence si l’on préfère. Mais comme on n’accepte pas les moments de tristesse, on se construit un idéal de joie permanente, qu’on appelle bonheur, qu’on espère atteindre un jour et pour lequel chacun se démène tous les jours… La mauvaise nouvelle, c’est que personne ne l’atteindra jamais. La bonne c’est que l’effort, le mouvement vers cet idéal peut contribuer, pour certains, à créer plus de joie dans le présent (mais ce n’est pas le cas de tout le monde, comme le fanatique religieux par exemple). Quoi qu’il en soit, la vie sera toujours un yoyo émotionnel.

 

Si l’on veut absolument définir que ce serait une vie « heureuse », ce serait, me semble-t-il, une vie lors de laquelle, au bout du compte, celui qui l’a vécue a ressenti plus de moments de joie que de moments de tristesse.

 

La question fondamentale est donc : comment créer le plus possible de moments de joie ? N’est-ce pas justement en tâchant de vivre intensément, à chaque instant, le « tragique » de l’existence ? On pourrait le formuler autrement, par une lapalissade : « aucun instant ne peut attendre ! »

 

Des femmes et des hommes

 

L’affaire Weinstein a engendré une effervescence, une libération de la parole sans précédent depuis des décennies. Je voulais exprimer mon avis sur la question, mais je précise avant tout que ce qui suit ne concerne que l’Occident ; il y aurait beaucoup à dire sur le reste du monde, mais ce n’est pas mon propos ici.

 

Commençons par là bien entendu : les actes sexuels non consentis, les violences, quelles qu’elles soient, les abus de pouvoir doivent évidemment être condamnés par voie de justice (seulement, car on ne doit pas « balancer » un homme – ou une femme – nominativement sur les réseaux sociaux). Par extension, le combat féministe pour l’égalité politique, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre hommes et femmes doit être soutenu sans réserve, jusqu’à ce qu’il soit gagné une bonne fois pour toutes.

 

Mais l’égalité s’arrête là. Au-delà des différences physiques, quel homme ne s’est-il jamais dit : « décidément, je ne comprendrai jamais les femmes ! » (et inversement). Nous le savions tous déjà, mais les découvertes récentes en neurochimie semblent confirmer que les psychés féminines et masculines fonctionnent différemment. Les analyses de l’anthropologue américaine Helen Fisher sont également éclairantes : généralement, les femmes sont supérieures aux hommes dans l’expression orale (les hommes ne souhaitent-ils pas qu’elles se taisent parfois !), la négociation, la vision à long terme, la pensée holistique. Les hommes en revanche auraient une plus grande aptitude de concentration sur un sujet donné, si bien qu’il y a plus de génies masculins, mais aussi plus d’idiots que d’idiotes ! Ces différences doivent être acceptées, se conjuguer et se nourrir mutuellement. Mais il me semble que l’Occident prend un autre chemin depuis l’avènement du mouvement féministe. L’homme viril et la femme féminine disparaissent progressivement et on s’oriente vers des sociétés peuplées d’androgynes. Le féminisme de défenses des droits a libéré les femmes, tandis que le féminisme intellectualiste les éloigne d’elles-mêmes en faisant de l’égalité absolue sinon un nouveau Dieu, du moins un idéal à atteindre. Or un homme ne ressent pas de désir pour une femme qui veut lui ressembler, et inversement.

 

Un homme qui effleure volontairement la main d’une femme après un premier contact oral ou visuel accepté n’est pas un porc. La séduction n’est certainement pas une suite de demandes de permissions, mais d’audaces mesurées, d’« offenses » soft qui peuvent conduire au trouble du désir, voire au sentiment amoureux. Qu’y a-t-il de troublant dans « je souhaite toucher votre main, puis-je ? », et cinq minutes plus tard « je souhaite toucher votre genou, puis-je ? » On marche sur la tête. Dans le jeu amoureux, après la parole, les corps se rapprochent, progressivement. Évidemment, dès que la femme ne consent plus, le jeu s’arrête. L’homme qui insisterait davantage sera alors seulement dans son tort.

Il me semble fort heureux que les hommes draguent encore, sinon nous passerions toutes et tous nos soirées devant Youporn ou aurions des relations sexuelles fades, sans le trouble partagé né de l’audace, surtout masculine, reconnaissons-le. La femme ne « drague » généralement pas ; si le désir la brûle, elle séduit l’homme en lui envoyant des signaux plus ou moins explicites (parfois incompris de l’homme plus basique qu’elle) pour que celui-ci l’aborde. C’est vieux comme le monde, animal également.

Il faut ici se demander en quoi ces offenses soft, qui constituent la base de l’approche d’un homme et d’une femme depuis la nuit des temps, sont-elles  soudainement  un problème ? Qui veut d’un monde « moderne » de relations homme-femme réglementées par avance, faites d’autorisations préalables, sans conquête, sans risque du « râteau » ? Il me semble que seules les femmes qui n’aiment pas ou n’aiment plus les hommes rêvent d’un tel monde mécanique, fade et triste à souhait.  Que ces femmes-là s’aiment entre elles (ce qui m’excite par ailleurs !) et laissent tranquilles la gent masculine conduire son jeu amoureux avec les autres ! Mais d’où vient cette haine ? Peut-être certaines femmes ont-elles du mal à gérer leur propre complexité. Une femme peut très bien manager plusieurs hommes la journée dans une entreprise et jouir d’être l’esclave sexuelle d’un homme le soir. L’inverse existe aussi, bien que peu fréquent. Cette apparente contradiction domination/soumission dans son propre comportement est insupportable à certaines femmes. C’est absurde bien entendu. La relation sexuelle est ce lieu inconnu où le corps et l’inconscient peuvent se libérer et exprimer tout ce qui n’est pas possible dans le cadre sociétal : on aime soudainement la fessée, être pris(e) par les cheveux, se faire insulter, et j’en passe, et tout cela procure un immense plaisir. C’est ainsi. Cela n’a jamais été un problème. C’est la beauté de l’inconnu en nous, le résultat de 3,5 milliards d’années d’évolution, et aucun intellectualisme féministe n’y changera jamais rien. Mais aussi, ces femmes qui ne savent pas gérer cette fausse contradiction oublient qu’en premier lieu, si l’homme est là pour la « dominer » dans l’acte sexuel, c’est parce qu’elle l’a bien voulu, que l’esclave n’est pas celui qu’on croit : depuis le début, l’homme n’a eu de cesse que de quémander son consentement. La femme a tous les pouvoirs. La féminité est un rôle que la femme incarne à souhait pour jouer avec les hommes afin d’assouvir ses propres désirs. La virilité n’est qu’un rôle que l’homme s’est désespérément inventé pour cacher sa dépendance aux femmes.

 

Je bénis la colère divine de Zeus qui a séparé les androgynes en femmes et en hommes. Depuis, ils se cherchent mutuellement, et pour retrouver l’unicité originelle, ils jouent les rôles de la féminité et de la virilité, pour le plaisir de la comédie humaine.

 

Lettre ouverte à Laurent Ruquier

 

Cher Laurent Ruquier,

 

Je vis en Asie depuis plusieurs années et grâce à On n’est pas couché, la seule émission que je regarde assidûment, je pouvais garder un lien audiovisuel avec mon pays, d’intérêt et riche, grâce aux trois orientations de votre émission : la politique, l’analyse socio-philosophique et l’expression artistique/littéraire.

Cette année électorale donna l’occasion à de nombreux débats. Pour ne rien vous cacher, et comme un clin d’œil (l’autre) à notre regretté Coluche, je porte à droite, mais supporte à gauche.

 

Je vais maintenant droit au but.

 

La saison 2016-2017 de On n’est pas couché fût ternie, à mon sens, par trois impairs.

D’abord le choix hasardeux de Vanessa Burggraf qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’a pas contribué à faire briller l’émission. Fort heureusement, l’excellent Yann Moix tenait les débats. Bref, on pardonnait à la nunuche grâce aux vives envolées de l’intello et, il faut le reconnaître, à votre sens aigu de l’équilibre et de la hauteur de vue.

Ensuite, votre acharnement très personnel contre François Fillon fut si malsain que même vos journalistes et plusieurs de vos invités (de droite comme de gauche) en eurent la nausée.

Enfin, vous avez fait preuve d’une complaisance ahurissante (que vous avez d’ailleurs reconnue) avec Jean-Luc Mélenchon – certes le plus doué sophiste de cette présidentielle – en le laissant professer tranquillement ses coups de magiques baguettes budgétaires, tout en mettant sous le tapis son inquiétante complaisance avec de sombres dictateurs.

 

Loin de votre plateau, on a subi deux autres épisodes consternants. Celui de TPMP et l’ignominie de Cyril Hanouna contre un homosexuel, mais aussi la sortie, dans L’émission politique, de Christine Angot contre François Fillon. C’est bien la nausée à nouveau qui prenait la gorge de nombre de téléspectateurs, là encore, qu’ils fussent de droite ou de gauche. Dans ce dernier cas, la responsable a elle-même reconnu qu’elle ne voulait pas aller dans le débat de peur de se faire « écraser ». Elle a donc opté pour la plus vile des options : celle de vomir sur un homme en utilisant le ressentiment populaire, la plus basse des forces (réactives plutôt qu’actives aurait dit Nietzsche), sans lui accorder un quelconque droit de réponse. Grand moment de consternation audiovisuel, grand malaise sur le plateau.

 

Et voilà que vous offrez sur un plateau justement, le vôtre, pour 2017-2018, la statue du mérite à cette écrivaine improvisée journaliste, sous le prétexte, selon vos dires, que l’on aura droit avec elle à des moments « d’opinion et d’émotion » ? C’est donc cela la télévision de demain à offrir à nos enfants pour une émission de cette stature : mettre au pas la raison et laisser déverser les opinions, les passions tristes, la haine unilatérale… tant que l’audimat est au rendez-vous ? C’en est trop pour moi. Pardonnez mon exigence, mais je me faisais une plus haute idée de votre mission. Immense gâchis.

 

À la rentrée donc, le samedi, je ne me coucherai toujours pas, mais plus avec vous ! Plutôt que me m’avachir devant une émission à dormir debout, j’irai dehors, boire des coups avec mes potes.

 

Michael Doukhan

Ningbo (Chine), le 3 août 2017

 

La fin d’une grande nation

Aujourd’hui, les États-Unis ont cessé d’être une grande nation, d’être un modèle. Le rêve américain laisse place au cauchemar. Mais je refuse de m’y installer, je ne dormirai pas cette nuit.

Demain, il faudra convaincre les peuples qui n’ont pas encore basculé dans l’aveuglement. Pour résister. Pour défendre les nobles valeurs de l’homme, contre le ressentiment, contre les bas instincts qui ont conduit aux atrocités du XXe siècle, entre communautés, entre nations.

Je ne veux pas d’un tel siècle pour mes enfants.