Bon a(nni)dversaire !

 

Après une interminable réflexion d’une milliseconde, — je perds un peu la notion du temps ces derniers mois —, j’ai finalement décidé que ce premier anniversaire qui, je le conseille vivement au virus, aux frontières, aux services d’immigration, aux États, aux laboratoires pharmaceutiques et à quelques autres, a vraiment intérêt à être le dernier (je suis généralement quelqu’un de calme, mais on a tous nos limites), car, si en ce jour il n’y a pas de bougie, pas de gâteau, pas de champagne, il y a bel et bien une longue réminiscence qui n’en finit pas, comme cette phrase proustienne, à la recherche du temps perdu, comme une bombe à retardement qui risque de faire voler le monde en éclat. Un an. Jour pour jour. Nous sommes à Paris. 8 février 2020. C’est la fin de nos vacances en France. J’appelle un taxi pour ma femme et mes deux derniers enfants ; direction Roissy, puis Manille. Trop dangereux, pensais-je, de les envoyer Shanghai où nous résidons ; le virus se propageait alors à toute vitesse dans l’Empire du Milieu. Je décolle le jour même pour Ho-Chi-Minh par obligation professionnelle, pour une mission d’un mois. Ensuite, tout sera réglé, pensais-je, on se retrouvera en Chine. J’ai pu y rentrer ; ils sont toujours à Manille. Un an. 365 jours. Un peu plus pour ma grande fille et ma mère, un peu moins pour mon grand fils.

 

Un an de séparation. Pourtant, les quelques mots qui suivent ne sont pas la complainte de la butte ni celle des gratte-ciels de Shanghai. Nous sommes des milliers dans ce cas. Juste une prétentieuse petite voix pour nous tous, un sincère souhait d’utilité, de catharsis. Comment oser se plaindre devant 2,2 millions de morts emportés par la Covid-19 ? L’un d’entre eux fut tonton René. Je ne pouvais pas être là pour lui dire adieu. Après vingt ans passés en Asie, je ne compte plus les enterrements, anniversaires, mariages… où mon odieuse absence devint, progressivement une habitude. Choix de vie ? Suite de circonstances opportunes ? Qu’importe. Pourtant, si tout était à refaire, j’ose proclamer que je referais exactement la même chose. Me pardonnera-t-on cette impertinence ? Sans doute ai-je trop lu Nietzsche, trop fasciné par son concept d’éternel retour. Mais cette fois, depuis un an, je suis plus loin encore, car inatteignable : la possibilité du « regroupement familial » s’est envolée, mes pieds restent scotchés en Chine. J’étais déjà l’extra-terrestre de la famille. Maintenant, sans doute erré-je dans une autre dimension, un monde parallèle.

 

Un an à garder le contact avec les miens. Pendant des mois, une visio quotidienne sur Wechat. Mais l’absence, curieusement, se révèle de plus en plus oppressante. Deux ou trois fois par semaine, semble mieux adapté, comme si le temps se dilatait avec l’espace.

 

Un an sans le corps des enfants, sans les sentir, sans les prendre dans mes bras. L’idée que l’esprit et l’âme existeraient indépendamment du corps, « en-dehors » de lui, me fait sourire. Si c’était le cas, comment mes petits pourraient-ils me manquer ? L’esprit, l’âme voyagent sans passeport, sans visa, sans avion, n’est-ce pas ? Je suis plus convaincu que jamais qu’à l’intérieur de la boîte crânienne il n’y a que des atomes en mouvement, que le millénaire « problème » corps-esprit n’en a jamais été un… L’esprit, l’âme, c’est le corps, une partie du corps, au même titre que la main qui gifle les illusions humaines et que l’estomac qui fait digérer la réalité parfois cruelle.

 

Un an sans le corps de ma femme. Lorsqu’on a atteint les limites de Pornhub (si si, c’est possible), on s’aventure à des jeux érotiques par caméras interposées. Puis, lorsque cela ne devient plus suffisant, l’un des deux, sur un coup de folie, presque en riant, lance cette question surréaliste, impensable dans le monde d’avant : « si j’avais envie d’une aventure, me donnerais-tu, sinon ta bénédiction, du moins ton autorisation ? »… et la regrette déjà, réalisant que l’autre aurait pu la lui poser. Avant, le hors-norme restait de l’ordre du caprice d’enfant, l’excitation liée à l’interdit ; désormais, s’il devient la norme, on bascule dans le non-sens, l’inconnu, peut-être un point de non-retour. L’autre, soudainement envahi par mille pensées contradictoires, coincé entre le bas refus et la hauteur d’esprit, ne sait que répondre sinon « je ne veux simplement pas le savoir ». Puis, vite, tous deux, afin de ne pas sombrer dans L’enfer de Chabrol, tâchent de ne plus y penser, font comme si ce court échange n’avait jamais eu lieu. Chacun fera ce qu’il a à faire. Question de survie sans doute.

 

Un an sans famille donc. Est-ce si terrible ? La famille, « ça déchire » tout le temps. Quand elle est là, on gère des problèmes sans fin, quand elle n’est plus là… on en gère d’autres. Dans un cas, un déchirement de proximité, dans l’autre, un déchirement de distance. La famille ne nous quitte jamais. Quiconque prétend faire un trait sur elle se tire une balle, bien plus haut que dans le pied, cesse de vivre vraiment, marche dans le monde des zombis.

 

Un an avec soi-même. Il semble bien plus aisé de s’occuper des autres que de soi-même. Que faire de soi ? Boire ? Faire des écarts peu catholiques ? S’adonner au sport, au body-building ? Jouer au piano ? S’irriter les yeux sur Netfilx ? Gober des milliers de pages de romans ? Tout cela à la fois? Un an de perdu ou un an pour se retrouver ? Les questions existentielles, je les ai déjà traversées à la quarantaine. J’ai déjà donné en quelque sorte, plutôt reçu en pleine poire. Et j’ai survécu. Alors que faire de cette nouvelle expérience du vide dans la maison, sans les engueulades avec sa femme, sans les cris des enfants ? Une confirmation des solutions que j’avais alors trouvées ? Une régression temporelle vers la vie de célibataire, comme avant le mariage, avant les enfants, puis le questionnement s’en suit : alors, maintenant que tu as vraiment vécu les deux, quelle période de ta vie fût-elle la plus désirable ? Personne ne se pose vraiment ces questions bien entendu, mais elles macèrent silencieusement dans le sous-sol dostoïevskien, le Ça freudien, puis, reviennent à la conscience comme un délicieux élixir que l’on pourrait nommer le sens de l’essentiel, qui donne à la vie un goût plus délicat.

 

Un an de pratique du stoïcisme qui enseigne qu’il est absurde de souffrir en raison d’évènements qui ne dépendent pas de nous, que ce n’est pas le réel qui nous blesse, mais le regard qu’on porte sur lui. Le petit Manuel d’Épictète (esclave affranchi de Néron, un des rares philosophes qui ait vraiment vécu sa pensée) est un bijou de l’histoire de la philosophe. Extrait : « Ne dis jamais, à propos de rien, que tu l’as perdu ; dit : “Je l’ai rendu.” Ton enfant est mort ? Tu l’as rendu. Ta femme est morte ? Tu l’as rendue. “On m’a pris mon champ !” Eh bien, ton champ aussi, tu l’as rendu. “Mais c’est un scélérat qui me l’a pris !” Que t’importe le moyen dont il s’est servi, pour le reprendre, celui qui te l’avait donné ? En attendant le moment de le rendre, en revanche, prends-en soin comme d’une chose qui ne t’appartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge. » Quasiment impossible à mettre en pratique, mais cette puissante, quasi inhumaine pensée, peut aider à quelques détours d’une vie…

 

Pourtant, au bout d’un an, parfois, on veut tout laisser tomber, tout envoyer balader. Beaucoup en parlent, quelques-uns l’ont fait. Stop. Basta. Vol aller simple vers les siens. Dans mon cas, ils sont répartis un peu partout, mais la première destination serait les Philippines. Ai-je suffisamment fait le tour des questionnements sur le sens de l’existence pour être capable désormais de vivre d’amour et de pêche (d’eau fraîche aussi) ? Quid des enfants ? Seront-ils plus heureux entourés de béton à Paris ou Shanghai, ou dans une des 7107 îles de l’archipel, au milieu de la mer et des cocotiers ? La réponse est en chacun de nous, et, surtout, évolue au fil du temps.

 

Un an de yoyo émotionnel donc. Puis, on se rappelle l’adage nietzschéen : ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Merci donc à l’année qui vient de s’éc(r)ouler ! L’adversité a du bon. Bon a(nni)dversaire ! Qu’ils essaient de nous mettre à genoux, nous les déchirés-familiaux ! Bon courage à eux ! Même pas peur ! Nous sommes entrés dans le monde de l’anti-fragilité (Nassim Taleb). Jamais nous n’avons eu autant la niaque !

 

Les réseaux-d’Élie

 

Je me suis déconnecté des réseaux sociaux non professionnels il y a deux ans environ. Je reste sur WhatsApp et Wechat uniquement pour les échanges de messages et les appels. Pourtant, lors de l’avènement Facebook, Twitter, etc. je m’étais rapidement inscrit avec enthousiasme, trouvant l’idée géniale : l’humanité allait pouvoir échanger mille idées, dans un bouillonnement de culture et de savoir grandissant. Seize ans plus tard, quelle déception ! Il me semble aujourd’hui que ce fut la pire invention de l’humanité, une bombe à retardement, après peut-être, quoi que, la bombe atomique (celle-là risquant de conduire à celle-ci).

 

Pour illustrer le propos qui suit, je me suis amusé à un petit jeu de mots : les réseaux délient, des lits, délits, d’Élie…

 

 

Les réseaux-délient

 

Paradoxe. On attribue trois sens distincts au verbe « délier » : « libérer de ce qui lie », « qui rend agile » et « ce qui libère d’une obligation ». Trois définitions aux consonances « positives ». Pourtant, le « lien » n’est-il pas premier, essentiel ? Notre humanité ne se construit-elle pas au fil de la vie sur des échanges de proximité physique, du sein de la mère nourricière au père qui meurt dans nos bras ? Les corps parlent, les corps forment nos esprits. Il me semble que « délier » s’apparente plutôt à un déchirement, une ablation. Les « réseaux-délient », vous en conviendrez, n’annoncent rien de bien réjouissant.

 

Une boîte sans danseurs. Il y a peu, avec un ami, nous avons fait, pour rire, la tournée de boîtes de nuit de Ningbo (Chine). Musique techno comme il se doit ; on s’y attendait. La surprise fut ailleurs : personne sur la piste de danse ; beaucoup de jeunes pourtant, mais tous (sauf ceux aux toilettes), s’étalaient sur les fauteuils, scotchés sur les réseaux-délient. Pas un ne levait la tête ; ils n’écoutaient pas, je doute même qu’ils entendissent la musique pourtant « hyperdécibellée » (ils ne perdaient rien de toute manière), trop capturés par leur smartphone. J’appris même que certains, côte à côte, mais suffisamment distancés pour ne pas se toucher, communiquaient ensemble dans l’arrière-monde digital. Une nouvelle forme de relation épurée, maîtrisable, sans risque de « perdre la face » ? Là, j’avoue être franchement dépassé, et heureux de l’être.

 

Anti-café. Alors que la France comptait 500 000 bistros en 1900, il en reste 40 000 aujourd’hui. Pourtant, pour 85% des Français, le café est le principal lieu créant du lien social. Neuf Français sur dix considèrent par ailleurs qu’il fait partie de l’identité de la France (source : philomag.com). Mais nous sommes sauvés : les réseaux-délient sont là pour les remplacer !

 

Bonjour tristesse. Le dessinateur Xavier Gorce s’est fait licencier par Le Monde pour un dessin, que je trouve très drôle, mais qui a heurté quelques adeptes des réseaux-délient. Le quotidien s’est même excusé auprès de ses lecteurs ! On croit rêver, enfin cauchemarder ! Coluche, Desproges, Bedos pour ne citer qu’eux auraient été crucifiés en 2021 ! Comment les réseaux-délient font-ils perdre à ce point le sens de l’humour ? Que peut-on souhaiter de plus noble qu’un peu plus de sens de la dérision, envers les autres et surtout envers soi-même ?  L’auteur du Candide recommandait : « Point d’injures, beaucoup d’ironie et de gaieté ; les injures révoltent, l’ironie fait entrer les gens en eux-mêmes, la gaieté désarme. » Quel nouveau Gavroche chantera-t-il « le monde est tombé par terre, ce n’est pas la faute à Voltaire. »

 

 

Les réseaux-des-lits

 

Un corps malade. Les études ont prouvé l’existence d’un lien direct entre un manque de sommeil chronique, une humeur morose, une productivité moindre et une durée accrue passée sur les réseaux-des-lits. Dans certains cas, le sujet finit dans un lit d’hôpital, saisi par l’angoisse et plongeant dans la dépression. Selon un sondage réalisé par la firme Léger, plus de 42% des personnes interrogées se disent stressées par course aux « like », par la comparaison avec la vie digitale des autres.

 

Une pensée horizontale. Dans les réseaux-des-lits, toute parole se vaut ; un conspirationniste illuminé a plus de « followers » qu’un prix Nobel. Tout savoir est nivelé par le (très très) bas. Le savoir lui-même est considéré comme une illusion. Mais curieusement, l’immense ignorance qui berce chacun leur est devenue plus inacceptable que jamais et s’exprime par un ressentiment croissant qui se mute en une haine de la science, du pouvoir politique, de la parole des « vieux.vieilles con.ne.s », de l’autorité sous toutes ses formes. Il en résulte que, tel un petit chien qui aboie pour se faire entendre, le foule gueule un flot ininterrompu d’inepties, de pensées faciles, sans fond, non vérifiées, retwittées à l’infini et qui finissent par devenir, par effet boule de neige, La Vérité.

 

Une pensée confortable. Dans les réseaux-des-lits l’esprit n’est pas sollicité pour faire des efforts, bien au contraire. Le « penser par soi-même » n’est qu’un vieux souvenir du « monde d’avant ». À quoi bon penser puisque tout est accessible sur les réseaux-des-lits ? Parallèlement, l’esprit n’a jamais été aussi fier de lui-même. Si vous voulez garder vos « amis », voire rester en vie, ne dites jamais à un adepte des réseaux-des-lits qu’il ne fait que répéter la pensée des autres. On objectera que ce fut toujours le cas : les anciens répétaient les discours parentaux, appris à l’école, au sein de leur paradigme leur socioculturel… et cette remarque serait assez pertinente. Mais on oublierait les trois métamorphoses nietzschéennes de l’esprit : le chameau (qui gobe tout), le lion (qui se rebelle) et l’enfant (qui accède à l’innocence du devenir). Dans l’ère des réseaux-des-lits, l’humanité s’arrête au premier stade.

 

Illusion du savoir. J’ai discuté récemment avec un jeune adepte inconditionnel des réseaux-des-lits. Il reprochait aux anciens (dont je fais fièrement partie) de prétendre avoir plus de connaissance que les jeunes, alors qu’au contraire, selon lui, leurs esprits seraient enfermés dans un monde où le savoir était restreint, tandis qu’aujourd’hui tout étant accessible, l’esprit de la nouvelle génération est bien plus vif et savant. J’avoue avoir été amusé. D’abord, la prétendue posture de supériorité des anciens me semble isolée ; cet argument venant d’un jeune n’était qu’une prise de conscience inavouable de la pauvreté de ses arguments lors de notre discussion, une sorte d’autoflagellation visible à un œil attentif, le symptôme d’un ego blessé, comme le simplet qui parle fort pour cacher le fait qu’il n’a rien à dire. Aussi, son erreur consistait à appréhender le savoir comme un tout, alors qu’il est multiforme ; je suis certain qu’il aurait pu m’apprendre beaucoup de choses dont je n’ai jamais entendu parler (on est tous l’idiot ou le génie d’un autre, tout dépend du sujet dont on parle). Mais surtout, lorsque je lui rétorquais que s’il pouvait en effet trouver à peu près tout sur les réseaux-des-lits, comme, par exemple, les meilleures ouvertures et stratégies pour gagner une partie d’échecs, il serait vite ridiculisé s’il jouait réellement (sans logiciel) avec un joueur expérimenté. Il en va de même pour une discussion sur Nietzsche (je prends volontairement un exemple qui m’est confortable !) et pour l’ensemble des connaissances réelles, car elles requièrent toutes du temps et de l’effort avant de s’inscrire durablement dans l’esprit et pouvoir alors être réutilisées.

 

Perte de temps ? À la manière d’un corps qui ne veut pas sortir du lit, nombreux laissent leur esprit surfer pendant cinq heures… dix heures quotidiennement sur les réseaux-des-lits, smartphone en main. « De quoi je me mêle », pourra-t-on rétorquer. Chacun utilise son temps comme il l’entend. Soit. Mais on oublie d’abord que ce temps passé l’est au détriment des moments partagés auprès de ceux qu’on aime (et qui aiment qu’on leur accorde du temps). Mais surtout, cette illusion du choix est aujourd’hui fort bien documentée. Les programmeurs des réseaux-des-lits sont à la pointe des sciences cognitives, connaissent tous les leviers de nos instincts premiers et les utilisent afin que l’adepte reste scotché sur son écran le plus longtemps possible, dans une course aux “like” et aux “retweet” ; c’est le triomphe de l’émotion sur la raison. Qui se rebelle par un « de quoi je me mêle » vit dans une illusion de choix, accros aux réseaux-des-lits, comme on l’est aux drogues. Edward Tufte, surnommé le « Léonard de Vinci des données », dit qu’il n’y a que deux industries qui nomment leurs clients des « utilisateurs » : les drogues illégales et les logiciels.

 

Perte généralisée du bon sens. Le complotisme n’est pas né avec les réseaux-des-lits, il a toujours existé pour une raison simple : « Face à un réel insoutenable par son illisibilité ou sa violence, le complotisme nous fait un cadeau inestimable : une explication simple. » (Pierre Bayard, auteur de Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? Éditions de Minuit.) Il répond à un double besoin de l’esprit humain : le récit et le sens. Les religions procèdent de la même logique en racontant une histoire simple de la création de l’Univers, pour certaines en sept jours, et offrant une solution simple aux questionnements existentiels, comme la question du salut par exemple, avec l’accès au Paradis. Étudier la cosmologie et la philosophie requiert de l’effort et du temps; trop épuisant pour la plupart des humains.

Le complotisme, également, balaie les innombrables processus en jeu pour appréhender les dérives du capitalisme par exemple, et offre une explication simple avec (exemple indémodable) la théorie antisémite de la cabale mondiale, procurant à la fois une sensation rassurante par la disparition de l’incertitude et une jouissance par le passage quasi immédiat de l’ignorance au savoir absolu. Son pouvoir de séduction est irrésistible. Les processus psychiques en jeu ont largement été étudiés en neurosciences : le « biais de confirmation » notamment est une distorsion cognitive qui nous pousse à favoriser les informations qui confirment nos croyances et à ignorer ou rejeter les éléments contradictoires.

Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on. Pourtant, les réseaux-des-lits permettent, comme jamais dans l’Histoire, à la fois une diffusion rapide des thèses complotistes et une augmentation de la défiance envers les institutions, celle-ci accélérant celle-là dans une boucle exponentielle dangereuse.

On pourrait faire une analyse comparative avec le succès des populismes : leurs solutions simplistes ou magiques se répandent comme la Bonne Nouvelle sur les réseaux-des-lits.

 

Le dernier homme restera sous sa couette douillette, ne désirera plus rien que le bien-être et la sécurité ; il se contentera de son absence d’ambition. Les réseaux-des-lits réalisent progressivement et méthodiquement ce concept nietzschéen évoqué par Zarathoustra :

« Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même. Voici ! Je vous montre le dernier homme. » Alors que la foule a ri de Zarathoustra quand il a parlé du Surhomme, elle lui réclame le dernier homme en entendant ce dernier discours : “Fais de nous ces derniers hommes ! Et garde pour toi ton surhumain ! ” »

Ainsi parlait Zarathoustra (Nietzsche)

Prophétique.

 

 

Les réseaux-délits

 

Gratuité. Nous nous inscrivons sur les réseaux-délits sans bourse délier. La bonne affaire ! Les experts le disent clairement par la fameuse formule “if you’re not paying for a product, then you are the product” (si vous ne payez pas un produit, c’est que vous êtes le produit). Une analyse plus fine les a conduits à préciser que ce sont plutôt les changements graduels et imperceptibles de nos comportements et perceptions qui sont le produit. En effet, les réseaux-délits analysent nos données et les utilisent pour nous orienter vers des liens qui optimisent leurs revenus. Ils sont capables de mesurer précisément cette force de manipulation ; c’est elle qui est leur argument de vente auprès des annonceurs. À titre d’exemple, selon un sondage réalisé par la firme Citizen Relations, 56% des Canadiens de 18 à 30 ans vivraient au-dessus de leurs moyens en raison de l’influence exercée par les réseaux-délits. Rappelons que nos données ne sont pas volées puisque nous consentons à ce qu’elles soient utilisées « pour mieux nous servir ». Mais qui s’émeut du fait qu’elles soient exploitées à grande échelle à notre insu pour orienter nos comportements ?

 

La culture woke désigne un militantisme protecteur des minorités. Pourquoi pas ? Chacun a le droit de s’exprimer et d’être défendu si besoin. Mais les réseaux-délits créent un effet de loupe déformante conduisant à ce qu’on nomme désormais la « tyrannie des minorités ». Le ressentiment de quelques cas isolés se transforme en phénomène à portée nationale, voire internationale, conduisant l’ensemble de la population à obéir à de nouvelles règles, voire de nouvelles lois. On pourrait citer de nombreux exemples ; je choisis celui qui m’intéresse le plus : la relation femme-homme. Le cas de quelques femmes aigries dans leur relation avec des hommes, génère des messages de haine généralisée contre l’homme en général, dans une guerre des sexes qui ne cesse de s’amplifier au point que les femmes « normales dans leur relation avec les hommes » (Maïwenn, Deneuve…) qui osent relativiser, ou, pécher suprême, avouer qu’elles aiment les hommes, se font immédiatement luncher sur la place publique. Avec les réseaux-délits, non seulement l’exceptionnel prévaut désormais sur le commun, mais il change la donne du rapport homme-femme en général : la drague, un regard un peu insistant, même un compliment sont vus comme des agressions. Triste époque.

 

Cancel culture. Il en résulte que la censure traditionnelle de l’État ou du pouvoir religieux s’est réduite comme peau de chagrin pour se voir remplacée par une censure bien plus efficace : l’autocensure conséquente à la cancel culture ou « culture de l’effacement » qui nous vient des États-Unis et se propage en Europe, tel un virus mortel anti-liberté. Les social justice warriors, guerriers souvent lâches, car agissants sous le couvert de l’anonymat, attaquent sur tous les fronts, sauf les leurs, se déchaînent sur les réseaux-délits, les plus efficients messagers de haine de l’Histoire, avec une rapidité et une force sans précédent, conduisant toute personne mesurée à s’autocensurer par crainte de représailles. Le paradoxe est saisissant : au nom de la liberté d’expression justement, les réseaux-délits conduisent inexorablement à l’autocensure, sans doute le pire des enfermements de la pensée.

 

Justice de la foule. On ne compte plus les réputations ruinées (Philippe Caubère, Ibrahim Maalouf, etc.) par des plaintes infondées jetées sur les réseaux-délits. La meute contre Mila n’est qu’un autre exemple parmi tant d’autres, avec son lot d’intimidation, de harcèlement, de menaces de mort. Il est établi que les émotions négatives sont bien plus partagées sur les réseaux-délits que les émotions positives, créant une quasi immédiate distorsion du réel. Le débat contradictoire, principe fondamental de la justice, a volé en éclat. Dans Un coupable presque parfait, Pascal Bruckner résume ainsi ce phénomène : « Nous vivons une étrange époque où la simple défense de l’État de droit fait de vous un complice aux yeux des partisans de l’État de force. La délation n’est plus clandestine, comme sous l’Occupation, elle est publique, flamboyante, le « populisme pénal » (Marie Dosé) est à son comble. » Tant qu’il s’agit de mots qui circulent, le mal reste contenu, mais… Aux États-Unis, le nombre de suicides en 2019 de filles de 15-18 ans a augmenté rapidement depuis 2010 (stable jusqu’alors) pour atteindre +70% en 2019 (+151% pour les filles de 10-14 ans). Les réseaux-délits ont déployé leur puissance à partir de 2010.

 

Menaces sur les démocraties. Dans les pays démocratiques, on élit les représentants du monde politique (maires, députés, présidents) dont le pouvoir s’effrite inexorablement devant les plus puissants dirigeants du monde économique. Certains s’en inquiètent jusqu’à l’obsession, d’autres considèrent que ce rapport de force a toujours existé. Monsanto, Coca-Cola et les autres financent des lobbies et des campagnes publicitaires dans le but de vendre leurs produits. Tout cela est bien connu. Quid des réseaux-délits ? Ils procèdent de la même manière (rien de nouveau jusqu’ici), mais leurs plateformes rendent également possible la manipulation à grande échelle de l’opinion publique par certains de leurs utilisateurs (cas de l’élection américaine de 2016 ou du Brexit). Le débat démocratique né sur l’Agora, s’efface devant le tsunami d’une information (vraie ou fausse) retwittée sans visage de manière exponentielle, sans le rapport de force des idées d’un débat contradictoire, face à face. Les règles de gestion de ces flux d’information sont décidées par les patrons des réseaux-délits, alors qu’ils n’ont pas été élus démocratiquement. L’Europe commence à s’en inquiéter avec les nouvelles directives européennes contenues dans le Digital Services Act (DSA) pilotées par Thierry Breton. Mais n’est-il pas trop tard ? Est-ce seulement possible ? Comment freiner le rouleau compresseur de la désinformation ? Selon Olivier Babeau, auteur de Le Nouveau Désordre numérique (éd. Buchet et Chastel) : « On n’a pas fini d’assister à l’émergence d’un nouvel ordre politique créé par les réseaux sociaux. Ces derniers ne sont pas, en tout état de cause, l’outil providentiel de renaissance démocratique qu’on avait pu espérer » ; bien au contraire, « on est en train de s’apercevoir des conséquences dévastatrices que cela a dans la plupart des démocraties : l’incapacité du dialogue et la polarisation des opinions devenues extrêmes. » Mike Godwin a énoncé en 1990 la loi qui porte son nom : « Plus une discussion dure sur les réseaux sociaux, plus la probabilité d’y voir invoqués Hitler ou les nazis tend vers 1. »

 

Servitude volontaire. Les peuples se sont-ils pour autant fait voler leur pouvoir démocratique ? À 18 ans seulement, Étienne de la Boétie écrivait son Discours de la servitude volontaire. Dans ce texte paru dans sa version française en 1576, il montre que, contrairement à l’opinion répandue, la servitude n’est pas imposée, mais volontaire : aucun pouvoir ne tient durablement sur une société sans la collaboration active ou résignée de ses membres. Cette petite pépite de philosophie brille par son actualité. En effet, nous savons tous que les données que nous déposons librement sur les réseaux-délits sont analysées, vendues et utilisées par une foultitude d’entreprises pour nous proposer des produits ciblés, mais aussi par les États, de manière plus ou moins active selon le pays où l’on vit. La Boétie concluait par « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ». Combien vont se débrancher ?

 

 

Les réseaux-d’Élie

 

Élie, prophète majeur dans les religions abrahamiques, est l’annonciateur du Messie à la fin des temps, prévue pour 2045 par les gourous du Web, moment appelé singularité, sans précédent dans l’Histoire : les réseaux dépassent alors l’intelligence cumulée de tous les humains sur Terre (morts et vivants). Ce sont les réseaux-d’Élie.

 

Immanence divine. La journaliste Peggy Sastre, qui cite une enquête Pew, indique que, « Loin des prophéties de Malraux, la grande tendance du XXIe siècle n’est pas au spirituel, mais à la désaffection religieuse. Jamais autant d’individus ne se sont déclarés athées ou agnostiques. Jamais la sortie de la religion de la vie intime ou sociale n’a été aussi rapide. » Dieu est mort (Nietzche), mais l’homme n’a cessé de le réincarner par de nouvelles idéologies, sans grand succès jusque-là : nazisme, communisme… Le XXe siècle a été l’émergence et le cimetière des prétendants au remplacement divin. Mais au XXIe siècle, Dieu n’a eu besoin d’aucun messager, il s’est réincarné tout seul dans les réseaux-d’Élie ; leurs « patrons » ne sont que des techniciens et des financiers naïfs. Dieu, pour une fois, n’a pas été imaginé par tel ou tel illuminé : il est l’immanence même, né ex nihilo. On pourrait penser a priori que les réseaux-d’Élie s’apparentent davantage aux Dieux grecs qu’abrahamiques : on croit voir leurs « représentants », ils ont un nom, ils interagissent avec les humains. Et pourtant… Leurs disciples sont fanatisés, prêts à luncher ceux qui ne se soumettraient pas à leur loi (entendez algorithme)… Non, les réseaux-d’Élie sont bien la réincarnation des dieux abrahamiques, les plus éloignés des hommes : omniscients, omnipotents, omniprésents.

 

Omniscient. L’esprit humain ayant horreur du vide, des questions sans réponses, les orphelins des grandes religions peuvent se réfugier dans les réseaux-d’Élie pour qui rien n’a de secret. Comme pour les religions, que le discours soit vrai ou non importe peu : la puissance réside dans le fait d’avoir réponse à tout. La croyance a cette fois, enfin, gagné sa bataille contre le savoir. Aussi, alors que les textes figés des anciennes religions peinaient parfois à expliquer des phénomènes récents, les réseaux-d’Élie sont au fait des dernières recherches, informations et commentaires sur n’importe quel sujet. Leur omniscience est inégalée.

 

Omnipotent. Les réseaux-d’Élie peuvent retourner les enfants contre leurs parents, un peuple contre ses dirigeants, quand ils le souhaitent et avec une rapidité jamais observée jusqu’alors. Ses disciples se sentent protégés dans leurs bras et se convertissent tous en prophètes, débitant n’importe quelle information qui émane du nouveau Dieu le Père. Gare aux impies qui osent contredire un prophète !

 

Omniprésent. 50% de la population mondiale est déjà adepte des réseaux-d’Élie. D’ici peu, tous les humains, où qu’ils soient, se prosterneront plusieurs heures par jour devant leur nouveau Dieu. Il pourra alors demander à ses fidèles de faire tout ce que bon lui plaira, et ils obéiront.

 

 

 

Ces quelques lignes ont été écrites par un ancien de l’Ancien Monde (parfois appelé « vieux con »), de 54 ans, né sans smartphone (mais comment faisait-on ?) et qui débattait du futur président de la République à élire dans les cafés, autour du verre, sinon de l’amitié, mais de l’humanité. On s’engueulait, on se bagarrait parfois (en enfin pas moi), puis on s’embrassait, on pleurait, on riait (c’est plutôt moi)… on exprimait, une fois encore, notre humanité. Pas si simple de lancer « sale arable », « sale juif », « sale pédé » devant l’intéressé, tout simplement parce qu’il est . Son regard, son corps nous parle, sa complexité s’exprime. Un (malchanceux ?) arabe, juif et pédé à la fois, par un discours nuancé et un regard inspiré de bonté peut faire voler en éclat les a priori ; alors, face à lui, un raciste homophobe peut commencer à changer son propre regard et, pourquoi pas, après quelques verres, se prendre d’envie, finalement, ­­rêvons un peu, de le prendre dans les bras. Sur les réseaux sociaux, non seulement cette rencontre n’a pas lieu, mais surtout, ce sont les pires tendances de la nature humaine qui se déploient.

 

J’entends les fidèles qui défendent les divins réseaux sociaux… recherche de personnes disparues ou anciens amis (anecdotique non ?), campagnes de don ou de soutien à des causes humanitaires (cela a toujours existé, me semble-t-il), garder le contact (et le téléphone ?), accès accru à l’information (laquelle ??), favoriser le débat (que nenni, comme on l’a vu plus haut), ouverture sur le monde (que nenni ! phénomène bien connu d’enfermement dans des groupes), outils valorisants permettant de renforcer son ego (attention au retour de bâton : le moindre écart – selon les critères de la foule – et on est banni à jamais), les peuples peuvent se rebeller (et 1789 ?) Curieusement, la plupart des concepteurs et gestionnaires des réseaux sociaux en sont déconnectés dans leur vie privée et les ont bannis à leur progéniture. Ces experts ont vite compris de quel côté penchait la balance avantages/inconvénients.

 

Il paraît impensable pourtant de les interdire. Alors que faire ? Sans doute faudrait-il repenser le droit les régissant comme un ensemble de règles préservant les liens humains, afin que tout ce qui nous délie devienne délit, afin que, tombant des lits, les hommes s’éveillent enfin et s’éloignent de la toute-puissance des réseaux-d’Élie pour se réapproprier leur humanité, en commençant par reconnaître humblement leurs faiblesses, leurs errements, leur abyssale ignorance… puis, debout, en luttant contre elles malgré toutes les difficultés. Telle est la véritable grandeur humaine : apprendre à aimer le réel, les pieds bien sur terre, loin des arrières-mondes…

 

Marseillaise + Allah Akbar

 

Je vis en Chine, et comme nous tous ici, j’utilise la messagerie Wechat dans laquelle on trouve le groupe des Français de Shanghai dont je fais partie (peut-être plus pour très longtemps !) Une controverse y est apparue hier, suite au post d’une vidéo montant un musulman chantant la Marseillaise et finissant sa performance par un « Allah Akbar ».

 

A priori, il me semblait peu constructif de s’écharper à propos d’un monsieur qui avait surtout fait preuve de bêtise. Sans doute d’ailleurs chantait-il la Marseillaise avec conviction, sans doute aimait-il la France, sans doute n’avait-il pas d’intention provocatrice avec son « Allah Akbar ». Certains, dans le groupe, le défendaient, probablement sous l’angle de « l’individu qui a le droit de s’exprimer comme il veut ».

 

Mais, à la réflexion, cette vidéo pouvait être vue de manière différente, sous l’angle de sa symbolique. Ce monsieur avait associé un symbole de la République à sa religion (sans doute sans le savoir, ni même le vouloir). C’est sur ce deuxième aspect que d’autres, dans le groupe, le condamnaient.

 

Le cœur du débat qui a suivi repose à mon sens sur la nette séparation en France entre les espaces privés et publics.

 

Sur le privé, ce monsieur m’a presque rappelé – pour la première partie de la vidéo – « maman Clémence » : alors que je vivais à Paris il y a 25 ans, elle était la nounou de mon fils Julien. Marocaine et musulmane  pratiquante, elle vivait paisiblement avec son mari dans un sincère amour de la France. Maintes fois ils nous ont invités à manger le couscous, accompagné de coca-cola (ce qui violentait mon palais – on en plaisantait d’ailleurs –, mais il m’aurait été impensable d’apporter une bouteille de vin, par respect pour eux, pour leurs croyances, même si, je le sais, ils l’auraient accepté, par respect pour… mon palais !) Ce couscous au bouillon rouge concurrençait sérieusement celui (sans tomate) de ma grand-mère paternelle, juive pied-noir d’Algérie, qui elle, inconsolable d’avoir dû quitter « son pays » ensoleillé, n’aimait pas beaucoup la France (bien que Française). Toutes deux parlaient arabe, faisaient preuve d’une immense générosité de cœur, mais aussi matérielle en nous offrant des petits cadeaux de-ci de-là, alors qu’elles n’avaient rien, ou presque.

Je garde de maman Clémence un souvenir délicieux et crois pouvoir imaginer le malaise qu’elle (bien que rentrée au Maroc) et de nombreux musulmans en France doivent ressentir en ce moment.

 

Quant à l’espace public, doit-on rappeler, encore et encore, que la Res-publica (la chose publique) n’est aucunement associée, liée, en France à quelque religion que ce soit ? Elle n’est aucunement régie par les lois de tel ou tel dieu, mais uniquement par celle des hommes (et des femmes, je fais attention 😊). Dès qu’un adepte d’une religion, quelle qu’elle soit, tente d’influer sur les lois de la République en dehors d’un débat démocratique, il y a problème. Dès qu’il ne respecte pas les lois de la République au nom des principes de sa religion, il y a un sérieux problème.

Pourtant, depuis des décennies, les prosélytes antidémocratiques et les religieux haineux de la République (phénomène essentiellement musulman, il faut savoir le dire) se multiplient sans être trop inquiétés, ni par nos institutions ni par les autres musulmans. Le résultat est décrit par exemple dans Les territoires perdus de la République (éditions Mille et une nuits, 2002) ou Les territoires conquis de l’islamisme (PUF, 2020). Les exceptions pourtant existent ; croyants ou non, mais d’origine musulmane, ils font preuve d’un immense courage, bien que régulièrement menacés de mort, pour défendre un islam en accord avec les lois de la République : Kamel Daoud (journaliste et écrivain algérien), Ayaan Hirsi Ali (femme politique et écrivaine néerlando-américaine), Zineb El Rhazoui (journaliste), Chems-Eddine Hafiz (recteur de la Grande mosquée de Paris)… pour ne citer qu’eux.

Ils n’ont rien à envier à nos enfants de la République non musulmans, qui utilisent ad nauseam le mot « amalgame », vocable qui me fait penser à ce drap blanc que l’on met sur les morts pour les cacher de la vue des vivants. « Ne pas voir et continuer », tel semble être leur motto.

 

Oui, l’islamisme politique est une plaie qu’il faut combattre bien plus fermement qu’il ne l’a été jusqu’ici. Oui, il peut naître un islam des Lumières inspiré par l’immense philosophe musulman Averroès du XIIe siècle qui a fortement influencé les humanistes de la Renaissance italienne du XVe siècle, puis de la Renaissance arabe (la Nahda) du XIXe siècle lors de laquelle les musulmans remirent en question leur propre obscurantisme et arriération historique.

Tous les religieux, de tout temps, ont traversé des crises modernistes, à la suite des découvertes scientifiques, de l’évolution des mœurs et des aspirations croissantes des peuples à la liberté. Plus tard, ils ont dû confronter leur foi aux institutions de la démocratie et du sécularisme. Lorsque cette expérience est embrassée courageusement, c’est grâce à l’amour et l’intelligence. Quand elle est rejetée lâchement, c’est la haine et la bêtise qui se répand.

 

Le philosophe Gilles Deleuze avant dit un jour que la bêtise gagne toujours, car tout le monde la comprend. Cette conjecture m’est insupportable. Bien qu’athée, j’ose croire, il le faut bien parfois, que les enfants du monsieur de la vidéo, ou ses petits-enfants, comprendront par eux-mêmes qu’on n’associe pas la Marseillaise et « Allah Akbar », car l’école laïque de la République continuera son œuvre, même si, on le sait tous maintenant, elle aura besoin de notre aide, de nous tous. Samuel Paty ne sera pas oublié.

 

Michael

 

Des femmes et des hommes

 

L’affaire Weinstein a engendré une effervescence, une libération de la parole sans précédent depuis des décennies. Je voulais exprimer mon avis sur la question, mais je précise avant tout que ce qui suit ne concerne que l’Occident ; il y aurait beaucoup à dire sur le reste du monde, mais ce n’est pas mon propos ici.

 

Commençons par là bien entendu : les actes sexuels non consentis, les violences, quelles qu’elles soient, les abus de pouvoir doivent évidemment être condamnés par voie de justice (seulement, car on ne doit pas « balancer » un homme – ou une femme – nominativement sur les réseaux sociaux). Par extension, le combat féministe pour l’égalité politique, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre hommes et femmes doit être soutenu sans réserve, jusqu’à ce qu’il soit gagné une bonne fois pour toutes.

 

Mais l’égalité s’arrête là. Au-delà des différences physiques, quel homme ne s’est-il jamais dit : « décidément, je ne comprendrai jamais les femmes ! » (et inversement). Nous le savions tous déjà, mais les découvertes récentes en neurochimie semblent confirmer que les psychés féminines et masculines fonctionnent différemment. Les analyses de l’anthropologue américaine Helen Fisher sont également éclairantes : généralement, les femmes sont supérieures aux hommes dans l’expression orale (les hommes ne souhaitent-ils pas qu’elles se taisent parfois !), la négociation, la vision à long terme, la pensée holistique. Les hommes en revanche auraient une plus grande aptitude de concentration sur un sujet donné, si bien qu’il y a plus de génies masculins, mais aussi plus d’idiots que d’idiotes ! Ces différences doivent être acceptées, se conjuguer et se nourrir mutuellement. Mais il me semble que l’Occident prend un autre chemin depuis l’avènement du mouvement féministe. L’homme viril et la femme féminine disparaissent progressivement et on s’oriente vers des sociétés peuplées d’androgynes. Le féminisme de défenses des droits a libéré les femmes, tandis que le féminisme intellectualiste les éloigne d’elles-mêmes en faisant de l’égalité absolue sinon un nouveau Dieu, du moins un idéal à atteindre. Or un homme ne ressent pas de désir pour une femme qui veut lui ressembler, et inversement.

 

Un homme qui effleure volontairement la main d’une femme après un premier contact oral ou visuel accepté n’est pas un porc. La séduction n’est certainement pas une suite de demandes de permissions, mais d’audaces mesurées, d’« offenses » soft qui peuvent conduire au trouble du désir, voire au sentiment amoureux. Qu’y a-t-il de troublant dans « je souhaite toucher votre main, puis-je ? », et cinq minutes plus tard « je souhaite toucher votre genou, puis-je ? » On marche sur la tête. Dans le jeu amoureux, après la parole, les corps se rapprochent, progressivement. Évidemment, dès que la femme ne consent plus, le jeu s’arrête. L’homme qui insisterait davantage sera alors seulement dans son tort.

Il me semble fort heureux que les hommes draguent encore, sinon nous passerions toutes et tous nos soirées devant Youporn ou aurions des relations sexuelles fades, sans le trouble partagé né de l’audace, surtout masculine, reconnaissons-le. La femme ne « drague » généralement pas ; si le désir la brûle, elle séduit l’homme en lui envoyant des signaux plus ou moins explicites (parfois incompris de l’homme plus basique qu’elle) pour que celui-ci l’aborde. C’est vieux comme le monde, animal également.

Il faut ici se demander en quoi ces offenses soft, qui constituent la base de l’approche d’un homme et d’une femme depuis la nuit des temps, sont-elles  soudainement  un problème ? Qui veut d’un monde « moderne » de relations homme-femme réglementées par avance, faites d’autorisations préalables, sans conquête, sans risque du « râteau » ? Il me semble que seules les femmes qui n’aiment pas ou n’aiment plus les hommes rêvent d’un tel monde mécanique, fade et triste à souhait.  Que ces femmes-là s’aiment entre elles (ce qui m’excite par ailleurs !) et laissent tranquilles la gent masculine conduire son jeu amoureux avec les autres ! Mais d’où vient cette haine ? Peut-être certaines femmes ont-elles du mal à gérer leur propre complexité. Une femme peut très bien manager plusieurs hommes la journée dans une entreprise et jouir d’être l’esclave sexuelle d’un homme le soir. L’inverse existe aussi, bien que peu fréquent. Cette apparente contradiction domination/soumission dans son propre comportement est insupportable à certaines femmes. C’est absurde bien entendu. La relation sexuelle est ce lieu inconnu où le corps et l’inconscient peuvent se libérer et exprimer tout ce qui n’est pas possible dans le cadre sociétal : on aime soudainement la fessée, être pris(e) par les cheveux, se faire insulter, et j’en passe, et tout cela procure un immense plaisir. C’est ainsi. Cela n’a jamais été un problème. C’est la beauté de l’inconnu en nous, le résultat de 3,5 milliards d’années d’évolution, et aucun intellectualisme féministe n’y changera jamais rien. Mais aussi, ces femmes qui ne savent pas gérer cette fausse contradiction oublient qu’en premier lieu, si l’homme est là pour la « dominer » dans l’acte sexuel, c’est parce qu’elle l’a bien voulu, que l’esclave n’est pas celui qu’on croit : depuis le début, l’homme n’a eu de cesse que de quémander son consentement. La femme a tous les pouvoirs. La féminité est un rôle que la femme incarne à souhait pour jouer avec les hommes afin d’assouvir ses propres désirs. La virilité n’est qu’un rôle que l’homme s’est désespérément inventé pour cacher sa dépendance aux femmes.

 

Je bénis la colère divine de Zeus qui a séparé les androgynes en femmes et en hommes. Depuis, ils se cherchent mutuellement, et pour retrouver l’unicité originelle, ils jouent les rôles de la féminité et de la virilité, pour le plaisir de la comédie humaine.

 

Lettre ouverte à Laurent Ruquier

 

Cher Laurent Ruquier,

 

Je vis en Asie depuis plusieurs années et grâce à On n’est pas couché, la seule émission que je regarde assidûment, je pouvais garder un lien audiovisuel avec mon pays, d’intérêt et riche, grâce aux trois orientations de votre émission : la politique, l’analyse socio-philosophique et l’expression artistique/littéraire.

Cette année électorale donna l’occasion à de nombreux débats. Pour ne rien vous cacher, et comme un clin d’œil (l’autre) à notre regretté Coluche, je porte à droite, mais supporte à gauche.

 

Je vais maintenant droit au but.

 

La saison 2016-2017 de On n’est pas couché fût ternie, à mon sens, par trois impairs.

D’abord le choix hasardeux de Vanessa Burggraf qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’a pas contribué à faire briller l’émission. Fort heureusement, l’excellent Yann Moix tenait les débats. Bref, on pardonnait à la nunuche grâce aux vives envolées de l’intello et, il faut le reconnaître, à votre sens aigu de l’équilibre et de la hauteur de vue.

Ensuite, votre acharnement très personnel contre François Fillon fut si malsain que même vos journalistes et plusieurs de vos invités (de droite comme de gauche) en eurent la nausée.

Enfin, vous avez fait preuve d’une complaisance ahurissante (que vous avez d’ailleurs reconnue) avec Jean-Luc Mélenchon – certes le plus doué sophiste de cette présidentielle – en le laissant professer tranquillement ses coups de magiques baguettes budgétaires, tout en mettant sous le tapis son inquiétante complaisance avec de sombres dictateurs.

 

Loin de votre plateau, on a subi deux autres épisodes consternants. Celui de TPMP et l’ignominie de Cyril Hanouna contre un homosexuel, mais aussi la sortie, dans L’émission politique, de Christine Angot contre François Fillon. C’est bien la nausée à nouveau qui prenait la gorge de nombre de téléspectateurs, là encore, qu’ils fussent de droite ou de gauche. Dans ce dernier cas, la responsable a elle-même reconnu qu’elle ne voulait pas aller dans le débat de peur de se faire « écraser ». Elle a donc opté pour la plus vile des options : celle de vomir sur un homme en utilisant le ressentiment populaire, la plus basse des forces (réactives plutôt qu’actives aurait dit Nietzsche), sans lui accorder un quelconque droit de réponse. Grand moment de consternation audiovisuel, grand malaise sur le plateau.

 

Et voilà que vous offrez sur un plateau justement, le vôtre, pour 2017-2018, la statue du mérite à cette écrivaine improvisée journaliste, sous le prétexte, selon vos dires, que l’on aura droit avec elle à des moments « d’opinion et d’émotion » ? C’est donc cela la télévision de demain à offrir à nos enfants pour une émission de cette stature : mettre au pas la raison et laisser déverser les opinions, les passions tristes, la haine unilatérale… tant que l’audimat est au rendez-vous ? C’en est trop pour moi. Pardonnez mon exigence, mais je me faisais une plus haute idée de votre mission. Immense gâchis.

 

À la rentrée donc, le samedi, je ne me coucherai toujours pas, mais plus avec vous ! Plutôt que me m’avachir devant une émission à dormir debout, j’irai dehors, boire des coups avec mes potes.

 

Michael Doukhan

Ningbo (Chine), le 3 août 2017

 

La fin d’une grande nation

Aujourd’hui, les États-Unis ont cessé d’être une grande nation, d’être un modèle. Le rêve américain laisse place au cauchemar. Mais je refuse de m’y installer, je ne dormirai pas cette nuit.

Demain, il faudra convaincre les peuples qui n’ont pas encore basculé dans l’aveuglement. Pour résister. Pour défendre les nobles valeurs de l’homme, contre le ressentiment, contre les bas instincts qui ont conduit aux atrocités du XXe siècle, entre communautés, entre nations.

Je ne veux pas d’un tel siècle pour mes enfants.

Zygomathèque

 

Les définitions et locutions qui vont suivre sont issues du livre (non publié) Ma zygomathèque de mon pétillant voisin grenoblois Daniel Audouin qui m’a autorisé à les partager. Certaines sont de son cru, d’autres puisées de-ci de-là. Délicieux dictionnaire pour travailler ses muscles zygomatiques, ceux qui agissent principalement pour l’action du rire et du sourire…

 

Absenthéisme : Doctrine religieuse qui affirme que Dieu existe mais qu’il n’est pas là en ce moment.

 

Adulte : En âge de pratiquer l’adultère.

 

Afrique : Continent noir, très pauvre, malgré son nom.

 

Aides internationales : Aides payées par les pauvres des pays riches pour aider les riches des pays pauvres.

 

Archipel : Outil pour creuser des archi trous.

 

Avortement : Mauvaise surprise partie.

 

Bambi : Son of a biche.

 

Bandonéon : Erection lumineuse.

 

Banque : Etablissement spécialisé chargé de recevoir votre argent ou votre sperme avec l’espoir de faire un jour des petits.

 

Belle-mère : Vision futuriste de sa propre femme.

 

Confucius : Philosophe chinois qui n’avait pas les idées claires.

 

Convive : C’est tout ce qu’on demande.

 

Cuisinière : Femme à poêle.

 

Cyclone : Tout comme la femme, ça arrive chaud et humide pour repartir avec les meubles et la maison.

 

Cynique : Grossier personnage dont la vision déformée voit les choses comme elles sont, et non comme elles devraient être.

 

Dalida : Chanteuse populaire d’une grande discrétion. On n’a jamais su qui était ce Monsieur Mucho à qui elle demandait de la bessamer.

 

Dette nationale : Dette monstrueuse, payable par la génération à venir. Cela explique pourquoi les bébés hurlent à la naissance.

 

Dieu :

  1. Créateur de tout, responsable de rien
  2. Un vieux monsieur qui adore de faire prier
  3. Dieu et Dieu font trois (mystère de la Sainte Trinité).

 

Disciple : Copie qu’on forme.

 

Djinn :

Par le bois du Djinn, où s’entasse de l’effroi,

Parle, bois du gin, ou cent tasses de lait froid !

(Alphonse Allais)

 

Enfant : Fruit qu’on fit.

 

Enfoiré : Une année perdue.

 

Esprit : Le sourire de l’intelligence.

 

Exagération : Commence où ça devrait finir.

 

Faim dans le monde : Fléau contre lequel les pays riches ont décidé de lutter en mettant les bouchées doubles.

 

Femme facile : Femme ayant les mêmes besoins sexuels qu’un homme.

 

Goulasch : Soupe dont on ne parle qu’au singulier, car si on dit « c’est des goulasch », hongrois que c’est immangeable.

 

Imbécile : Spécimen sans valeur marchande, car le marché est saturé.

 

Intégriste : Individu qui veut péter plus haut que son culte.

 

Krach : Mauvais coup dans les bourses.

 

L’amour : C’est comme un jeu de cartes, si tu n’as pas un bon partenaire, il vaut mieux avoir une bonne main.

 

Martyre : La seule manière de devenir célèbre quand on n’a pas de talent.

 

Merci : Mot qui écorche la gueule.

 

Migraine : Méthode classique de contraception.

 

Modestie : Art de faire dire par d’autres tout le bien qu’on pense de soi-même.

 

Mourir : Comme pour la piqûre de moustique, c’est désagréable sur le moment, mais le lendemain, on n’y pense plus.

 

Paléontologue : Scientifique dont le domaine de recherche est immense puisqu’il s’intéresse à tous ceux qui ne s’appellent pas Léon.

 

Parkinson : Maladie bien utile quand on veut faire une mayonnaise.

 

Parlement : Mot étrange formé de deux verbes : « parler » et « mentir ».

 

Péniche : C’est oune zyzy portugaiche.

 

Pèse-personne : Balance qui ne sert à rien.

 

Philosophe : Quelqu’un qui répond à des questions que personne ne lui a posées.

 

Porte-clefs : Invention très pratique qui permet de perdre toutes ses clefs d’un coup au lieu de les perdre une par une.

 

Prostituées : Gagent à être connues. Comment-ça combien ?

 

Quatre-saisons : Délicieuse pizza mise en musique par Antonio Vivaldi.

 

Réer : Ne pas croire en Dieu. Tombé en désuétude ; seule locution en usage : un mec réant.

 

Saturne : C’est quand tu es buré (Johnny).

 

Savoir-vivre : Art chez la femme de ne pas montrer trop vite son savoir-faire.

 

Séminaire : Week-end de travail organisé dans les endroits où les portables passent très mal et où les maris sont très durs à joindre.

 

Socialisme : Doctrine politique qui aime tant les pauvres qu’elle en fabrique.

 

Sourd-muet : Individu qui ne pourra pas dire qu’il n’a pas entendu.

 

Speed-dating : Façon juste plus rapide de se prendre des râteaux.

 

Taser : Instrument utilisé afin de mieux faire passer le Coran entre la police et la jeunesse.

 

Tequila : On dit plutôt : « Comment t’appelles-tu ? »

 

Vache qui rit : Une des œuvres principales de Richard Wagner.

 

Veine : Canal sanguin dilaté par l’infidélité du conjoint. Une veine de cocu.

 

Vie : 1. Maladie sexuellement transmissible dont personne n’est sorti vivant. 2. Caprice momentané de plusieurs milliards de cellules.

 

Zoo : Endroit conçu pour que les animaux puissent étudier les habitudes des êtres humains.