Zygomathèque

 

Les définitions et locutions qui vont suivre sont issues du livre (non publié) Ma zygomathèque de mon pétillant voisin grenoblois Daniel Audouin qui m’a autorisé à les partager. Certaines sont de son cru, d’autres puisées de-ci de-là. Délicieux dictionnaire pour travailler ses muscles zygomatiques, ceux qui agissent principalement pour l’action du rire et du sourire…

 

Absenthéisme : Doctrine religieuse qui affirme que Dieu existe mais qu’il n’est pas là en ce moment.

 

Adulte : En âge de pratiquer l’adultère.

 

Afrique : Continent noir, très pauvre, malgré son nom.

 

Aides internationales : Aides payées par les pauvres des pays riches pour aider les riches des pays pauvres.

 

Archipel : Outil pour creuser des archi trous.

 

Avortement : Mauvaise surprise partie.

 

Bambi : Son of a biche.

 

Bandonéon : Erection lumineuse.

 

Banque : Etablissement spécialisé chargé de recevoir votre argent ou votre sperme avec l’espoir de faire un jour des petits.

 

Belle-mère : Vision futuriste de sa propre femme.

 

Confucius : Philosophe chinois qui n’avait pas les idées claires.

 

Convive : C’est tout ce qu’on demande.

 

Cuisinière : Femme à poêle.

 

Cyclone : Tout comme la femme, ça arrive chaud et humide pour repartir avec les meubles et la maison.

 

Cynique : Grossier personnage dont la vision déformée voit les choses comme elles sont, et non comme elles devraient être.

 

Dalida : Chanteuse populaire d’une grande discrétion. On n’a jamais su qui était ce Monsieur Mucho à qui elle demandait de la bessamer.

 

Dette nationale : Dette monstrueuse, payable par la génération à venir. Cela explique pourquoi les bébés hurlent à la naissance.

 

Dieu :

  1. Créateur de tout, responsable de rien
  2. Un vieux monsieur qui adore de faire prier
  3. Dieu et Dieu font trois (mystère de la Sainte Trinité).

 

Disciple : Copie qu’on forme.

 

Djinn :

Par le bois du Djinn, où s’entasse de l’effroi,

Parle, bois du gin, ou cent tasses de lait froid !

(Alphonse Allais)

 

Enfant : Fruit qu’on fit.

 

Enfoiré : Une année perdue.

 

Esprit : Le sourire de l’intelligence.

 

Exagération : Commence où ça devrait finir.

 

Faim dans le monde : Fléau contre lequel les pays riches ont décidé de lutter en mettant les bouchées doubles.

 

Femme facile : Femme ayant les mêmes besoins sexuels qu’un homme.

 

Goulasch : Soupe dont on ne parle qu’au singulier, car si on dit « c’est des goulasch », hongrois que c’est immangeable.

 

Imbécile : Spécimen sans valeur marchande, car le marché est saturé.

 

Intégriste : Individu qui veut péter plus haut que son culte.

 

Krach : Mauvais coup dans les bourses.

 

L’amour : C’est comme un jeu de cartes, si tu n’as pas un bon partenaire, il vaut mieux avoir une bonne main.

 

Martyre : La seule manière de devenir célèbre quand on n’a pas de talent.

 

Merci : Mot qui écorche la gueule.

 

Migraine : Méthode classique de contraception.

 

Modestie : Art de faire dire par d’autres tout le bien qu’on pense de soi-même.

 

Mourir : Comme pour la piqûre de moustique, c’est désagréable sur le moment, mais le lendemain, on n’y pense plus.

 

Paléontologue : Scientifique dont le domaine de recherche est immense puisqu’il s’intéresse à tous ceux qui ne s’appellent pas Léon.

 

Parkinson : Maladie bien utile quand on veut faire une mayonnaise.

 

Parlement : Mot étrange formé de deux verbes : « parler » et « mentir ».

 

Péniche : C’est oune zyzy portugaiche.

 

Pèse-personne : Balance qui ne sert à rien.

 

Philosophe : Quelqu’un qui répond à des questions que personne ne lui a posées.

 

Porte-clefs : Invention très pratique qui permet de perdre toutes ses clefs d’un coup au lieu de les perdre une par une.

 

Prostituées : Gagent à être connues. Comment-ça combien ?

 

Quatre-saisons : Délicieuse pizza mise en musique par Antonio Vivaldi.

 

Réer : Ne pas croire en Dieu. Tombé en désuétude ; seule locution en usage : un mec réant.

 

Saturne : C’est quand tu es buré (Johnny).

 

Savoir-vivre : Art chez la femme de ne pas montrer trop vite son savoir-faire.

 

Séminaire : Week-end de travail organisé dans les endroits où les portables passent très mal et où les maris sont très durs à joindre.

 

Socialisme : Doctrine politique qui aime tant les pauvres qu’elle en fabrique.

 

Sourd-muet : Individu qui ne pourra pas dire qu’il n’a pas entendu.

 

Speed-dating : Façon juste plus rapide de se prendre des râteaux.

 

Taser : Instrument utilisé afin de mieux faire passer le Coran entre la police et la jeunesse.

 

Tequila : On dit plutôt : « Comment t’appelles-tu ? »

 

Vache qui rit : Une des œuvres principales de Richard Wagner.

 

Veine : Canal sanguin dilaté par l’infidélité du conjoint. Une veine de cocu.

 

Vie : 1. Maladie sexuellement transmissible dont personne n’est sorti vivant. 2. Caprice momentané de plusieurs milliards de cellules.

 

Zoo : Endroit conçu pour que les animaux puissent étudier les habitudes des êtres humains.

 

Lettre à France

 

Comment parler après la nuit du 13 novembre ? Le silence s’installe dans la gorge. Un cocktail de colère, de sentiment d’impuissance, d’éloignement et de tristesse profonde, celle qu’on ressent dans le ventre, comme un poison qui ne passe pas, qu’on ne digère pas. Mais ce cocktail n’a rien d’explosif ; il a simplement figé mes mots depuis cinq jours. Bien entendu, depuis la Chine où je vis, j’ai appelé ma famille en France, mais pas longtemps, juste pour m’assurer qu’ils étaient bien vivants. Le minimum vital si l’on peut dire. Au bureau je ne parle que s’il le faut, pour régler un problème. À la maison s’est installé un silence flottant, irréaliste, sauf avec mes deux petits quand ils viennent voir papa. Il fallait en sortir. Mais mieux valait-il chanter. Comme au Bataclan. La musique donne des couleurs aux mots. J’en retiendrai trois : bleu, blanc, rouge. Oui, une chanson française, sans doute la plus belle parmi celles venues de loin : Lettre à France.

 

« Depuis que je suis loin de toi | Je suis comme loin de moi »

Seize ans en Asie. Pourquoi ? Je n’en sais trop rien. Je me sens un peu mal-aimé dans mon pays ? J’ai du mal à communiquer avec mes compatriotes ? Nous sommes si différents après toutes ces années d’éloignement ? Ce ne sont là que des affirmations interrogatives. Ce qui est certain, c’est qu’au fond de moi, j’ai la nostalgie d’un concert à Paris (Supertramp) entre vieux copains d’école de commerce, d’un pastis sur la terrasse d’un café parisien en mangeant un bout de saus’ et en regardant les filles passer. Les matches de foot n’ont jamais été mon truc, mais qu’importe… Loin de toi, loin de moi : si justement chanté. Le 13 novembre, cette nostalgie a été menacée. Celui que je suis au plus profond, même loin dans la mémoire et dans l’espace, a été touché, là, à l’intérieur. Tous les Français de l’étranger ont dû ressentir quelque chose comme ça. Soudainement si proche de Paris. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts, selon d’adage nietzschéen. Oui, la France sera plus forte. Et les Français de métropole peuvent compter sur nous ; on ne sait pas encore comment, mais le moment viendra. J’en suis convaincu.

 

« Quelquefois dans les journaux | Je te vois sur des photos »

Je lis Le Monde tous les jours. La  « Une » de dimanche, je ne suis pas prêt de l’oublier. Je lis Le Point toutes les semaines. La « Une » de cette semaine « Notre guerre », je ne suis pas prêt de l’oublier. Je les ai lues d’une attention inouïe, comme s’il fallait me persuader que c’était bien vrai. Quand on est loin, on a tendance à relativiser les gesticulations de la métropole. Mais cette fois, c’était différent. On sait que c’est vrai, mais on ne peut pas le comprendre. Seul un fou le pourrait. Très vite les politiques, certains penseurs apportent leur explication, déferlent leur rationalité pour expliquer la folie, coûte que coûte. Cela les rassure, j’imagine. La nature a horreur du vide comme on dit. Depuis deux mille ans, théologiens et philosophes se sont cassé les dents pour expliquer les « racines du Mal ». Mais il n’y a rien à comprendre, qu’on se le dise une fois pour toutes. D’abord parce que le Mal n’existe pas, pas plus que le Bien (les deux étant supposés « au-dessus » des hommes). Il n’y a en ce bas monde que des types mauvais et des types bons. Ces derniers n’ont d’autre choix que de combattre les premiers. Voilà tout. C’est comme cela depuis la nuit des temps. Lorsque les mauvais commettent des horreurs, les bons doivent être impitoyables. Si les mauvais sont capables de commettre des horreurs, c’est parce qu’on les a laissés tranquilles alors même qu’ils diffusaient des messages de haine, alors même qu’on les voyait venir. J’assume d’être intolérant avec l’intolérance. Il ne faut rien laisser passer. Ni avec ses enfants, ni avec ses parents, ni avec ses amis, ni au niveau national, ni en géopolitique. Toujours marquer le coup. Plus ou moins fortement selon la circonstance. Mais toujours marquer le coup. Après le 13 novembre en France, tout musulman qui s’exprimera contre l’idéologie wahhabite devant ses enfants, devant d’autres musulmans dans la sphère privée ou publique, sera plus fort que n’importe quel soldat. Cela vaut pour n’importe quel groupe humain (religieux, politique, etc.) et pour n’importe quelle époque. Ce silence laxiste et naïf des bons doit cesser, car il nourrit la dangerosité des mauvais. Croire qu’il suffit de couper les mauvaises branches pour que tout aille pour le mieux est une illusion tenace. Bon et mauvais sont liés à jamais. C’est un rapport de force permanent. Avec les autres. Mais aussi en soi-même.

 

 

Les « preuves de Dieu »

 

En hommage à Charlie Hebdo et à l’esprit athée cinglant, mais drôle et vivifiant qui y régnait, vous trouverez ci-dessous un passage de mon dernier livre…

 

Les « preuves » de Dieu ont fleuri à travers des âges… Dans l’argument cosmologique (ou de régression à l’infini), Dieu est la cause de tout. Cet argument est développé par plusieurs philosophes comme Platon (Les Lois, le Timée), Aristote (La métaphysique) et Saint Thomas d’Aquin. Examinons cette preuve : « Tout être fini et contingent doit avoir une cause et ne peut se causer lui-même. Une chaîne causale ne peut être infinie. Donc une première cause se causant elle-même doit exister. » Cette « preuve » repose sur la présupposition que seul Dieu peut mettre fin à cette régression. Or « l’atome » de Démocrite est un exemple de solution alternative à la logique de la régression (c’est d’ailleurs pour cette raison que Platon haïssait tant Démocrite). Cet argument, on le voit, pose la question « qui a créé Dieu », à laquelle il n’y a jamais eu de réponse satisfaisante ; Ockham s’est réfugié dans cet argument désespéré : l’existence de Dieu ne peut être « démontrée »… que pas la foi…

L’argument du degré de Saint Thomas d’Aquin postule que les choses du monde diffèrent entre elles selon des degrés ; l’homme étant à la fois bon et mauvais, nous ne pouvons juger que par rapport à un degré souverain (et non humain), donc Dieu existe. Cet argument a été facilement démonté par les logiciens, car on pourrait prendre comme degré souverain un « maximum parfait de puanteur » et on arriverait à la même conclusion.

L’argument physico-téléologique (ou argument du dessein) se résume ainsi : « Ce qui est fait en vue d’une certaine fin est l’œuvre d’une intelligence. Or le monde contient des fins. Donc il existe une intelligence qui est à l’origine de la création du monde, à savoir Dieu. » Cet argument est le seule encore utilisé aujourd’hui régulièrement. Mais il s’effondre dès lors qu’on estime qu’il ne va pas de soi que le monde contient des fins : par exemple, l’eau existe-t-elle en vue de la survie des hommes ? Aussi, on sait aujourd’hui que l’évolution s’est construite essentiellement par tâtonnements (la nature procède à d’innombrables essais infructueux, des erreurs, avant de retenir finalement une évolution bénéfique).

L’argument ontologique (il est a priori, par opposition aux arguments précédents, tous a posteriori), fut formulé la première fois par Anselme de Cantorbéry en 1078, puis reformulé plus tard par plusieurs philosophes : si je peux concevoir un être absolument parfait, alors, cet être parfait doit nécessairement exister, puisque ne pas exister n’est pas une perfection et serait donc contraire à sa nature. Pour Kant, cette preuve ne tient pas, car elle présuppose que « l’existence » est plus « parfaite » que la non-existence. Pour illustrer cette réfutation, on peut dire par exemple que ma future voiture sera mieux avec quatre portes que deux, mais que voudrait dire qu’elle sera mieux si elle existe que si elle n’existe pas ?

L’argument de la beauté peut être évoqué ainsi : comment expliquer Shakespeare, Beethoven ou Michel-Ange ? C’est l’argument le moins sérieux, mais le plus populaire sans doute, car tout le monde le comprend… Il repose tout bêtement sur une jalousie du génie : j’en suis incapable, c’est donc l’œuvre de Dieu…

Quant au pari de Pascal, il est formulé ainsi : même s’il existe une possibilité que Dieu n’existe pas, mieux vaut croire en lui (parier qu’il existe), car si vous gagnez votre pari, vous serez bien placé pour gagner la fidélité éternelle ; si vous perdez, cela ne change rien. La faille de cet argument est que la foi ne relève pas d’une décision : on pourrait feindre de croire en Dieu pour gagner le pari… Or un Dieu bon n’aimerait-il pas davantage un athée convaincu qu’un adepte qui croit en lui par calcul ? On peut aussi renverser l’argument : supposons qu’il existe une petite chance que Dieu existe ; alors si l’on parie qu’il n’existe pas, notre vie sera mieux remplie, car inutile de le vénérer, de lui faire des offrandes, de donner sa vie pour lui…

Enfin, les croyants mettent souvent en avant l’argument de l’absence de preuve de l’inexistence de Dieu. Pour réfuter cet argument, le philosophe et logicien Bertrand Russell (1872-1970) fit une analogie célèbre (connue sous le nom de théière de Russell) pour contester l’idée que c’est au sceptique de réfuter les bases infalsifiables de la religion. Il écrit dans l’article intitulé Is there a God ? : « Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j’aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. Mais si j’affirmais que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n’est pas tolérable pour la raison humaine d’en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. Cependant, si l’existence de cette théière était décrite dans d’anciens livres, enseignée comme une vérité sacrée tous les dimanches et inculquée aux enfants à l’école, alors toute hésitation à croire en son existence deviendrait un signe d’excentricité et vaudrait au sceptique les soins d’un psychiatre à une époque éclairée ou de l’Inquisition en des temps plus anciens. »

 

       

 

All is Lost

 

« Au commencement était… le silence. » Voilà le meilleur résumé qui me vient à l’esprit pour All is Lost, film minimaliste génial réalisé par J. C. Chandor avec comme unique acteur Robert Redford. La quasi-absence de mot conduit à la dérive, comme ce bateau brisé, au chaos de l’irrationnel… et tout autant à l’essentiel : l’instinct de survie. À quoi bon le verbe quand, immergé dans la nature, il faut sauver sa peau ?

Que de scènes géniales… Quand il se bouche les oreilles, comme pour faire taire le silence… Quand il commence à écrire parce qu’il comprend qu’il va mourir… Quand il brûle tous les mots, sa dernière carte, dans un ultime sursaut de survie… Plongé dans l’essentiel, on a tout à gagner devant All is Lost.  Chapeau.

 

Le récit d’une naissance

 

Voici le récit d’une naissance sous la plume de Boris Cyrulnik. Un vrai régal…

 

 » Quand nos parents ont fusionné leurs gamètes au cours d’un acte sexuel, l’œuf fécondé s’est planté dans la paroi utérine et s’y est développé. À partir d’un certain niveau d’organisation biologique, cet être vivant est devenu capable de percevoir et de traiter certaines informations venues du monde extérieur, c’est-à-dire de sa mère et de son alentour. Après le cataclysme écologique qui permet de passer du monde aquatique de l’utérus au monde aérien des bras maternels, on peut observer un comportement curieux : le nouveau-né pleure ! Il a été chassé du paradis utérin, par les contractions de l’accouchement. Il a dormi pendant le travail d’expulsion quand sa tête a cogné contre les os du bassin et quand son corps tordu s’est faufilé dans le défilé pelvien. Il s’est finalement réveillé tout nu, mouillé et gelé dans un monde aérien où il a dû, pour la première fois de sa vie, se débrouiller seul, respirer seul, s’accrocher et déglutir.

Imaginez que vous êtes tombé sur la lune. Nu, sous un soleil de glace. Vous avez très peur, car vous ne savez pas comment vivre dans cet univers. Un tremblement de lune vous bouscule en tous sens. Vous ne reconnaissez aucun de ces bruits inquiétants. Ils sont bien plus intenses et bien plus aigus que ceux du monde d’où vous venez. Ce nouvel univers glacé, sonore et lumineux jusqu’à la douleur, vous secoue comme jamais vous ne l’avez été dans votre monde antérieur où une suspension hydraulique vous balançait doucement.

Le réveil est terrible. L’angoisse vous fait crier. L’air froid pénètre vos poumons qui se déplissent et vous font mal. Dans ce chaos de lumière blanche, de glace, de cris intenses et suraigus, de chocs violents… soudain une voix familière, on dit votre nom à voix basse. C’est plus fort et plus aigu qu’auparavant, mais vous reconnaissez le ton et la musique de cette voix entendue à l’époque où vous étiez tranquille. Fol espoir des désespérés, vous tournez la tête et les yeux en direction de la source sonore. Aussitôt les autres informations s’éteignent, car vous aspirez à n’entendre que ce morceau délicieux de parole qui vous hypnotise. Avide de cette chose sonore, vous y tendez en vous agitant. Alors on vous prend. Comme un hamac, des bras vous enveloppent et vous mettent dans un creux, bien au chaud. Sur votre face arrive une odeur connue, une douceur intense que vous palpez avec vos mains et explorez avec votre langue. Alors, après la souffrance, après la recherche désespérée d’un autre à aimer, vous sentez dans votre bouche cet être qui coule en vous et vous remplit de chaleur. Vous êtes comblé : tous vos creux sont remplis. Le froid se transforme en chaleur, la sonorité devient une stimulation comme une musique forte et vivante. On ne vous secoue plus, on vous berce, comme avant. Mais vous ne savez pas encore que c’est un autre qui vous satisfait. Vous croyez avoir retrouvé le paradis parce que vos connaissances antérieures sont re-connues, plus intenses, plus vivantes qu’avant, mais un peu différentes : plus localisées sur le dos, sur les mains et surtout sur la face par où s’introduit la mère que vous entendez, que vous sentez, que vous goûtez encore mieux qu’avant.

Vous venez de connaître votre première expérience amoureuse! Cette connaissance vous pénètre et vient du fond de vous-même, de la fusion de votre mère en vous, comme toute connaissance amoureuse et mystique.  »  

 

Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, Pluriel, p.175-176

 

La vague et moi

 

Je ressens comme un vague émoi : la vague et moi, sommes-nous de même nature ?

 

Les faits sont saisissants : toutes les cellules de mon corps vivent bien moins longtemps que moi. Celles de la rétine ne dépassent pas dix jours, quatre mois pour un globule rouge, dix ans pour les cellules du squelette. On peut dire que je ne suis constitué aujourd’hui d’aucune des cellules de mon corps d’il y a vingt ans. Elles ont toutes été remplacées par d’autres, pour un nouvel agencement en apparence identique, telle une vague qui avance sur les flots : quelques mètres plus loin, elle semble à peu près la même, mais les molécules d’eau qui la constituent ont toutes été remplacées.

 

Comme des vagues en fin de course, tous les philosophes ont échoué à définir définitivement l’Etre, pour la raison essentielle qu’ils avaient tout le mal du monde à trouver un référent auquel le rattacher : évidemment tous évoluaient sur les flots mouvants du monde et de la pensée ! Qui suis-je ? ou plutôt que suis-je ? telle est la vraie question, car « être ou ne pas être » me semble trop fumeuse ou réservée aux aveugles : je vois clairement dans le miroir mon ensemble d’atomes, ensemble – ou agencement – qui, ici et maintenant, me dit silencieusement par son reflet que mon moi est bel et bien, mais qui reste sans mot (et sans moi) quand il s’agit de décrire sa réelle nature dans la durée…

 

C’est bien là le problème, car comment ne pas faire l’analogie avec la double nature onde-particule révélée par la physique quantique ? Mon être n’est envisageable qu’à un instant « T », mais dans la durée, comme la vague, je ne suis qu’une onde, une information (par ex. mon code ADN) qui avance jusqu’à se casser un jour sur un rocher (par ex. un accident de voiture) ou s’échouer progressivement  sur la plage (par ex. une mort de vieillesse). Autrement dit, je ne « suis » que si l’on m’observe à un moment donné, tout comme l’électron qui « devient » particule au moment où un observateur extérieur intervient. Le reste du temps l’électron et moi-même ne sommes que des ondes qui évoluent à la surface de la Terre. J’ai plus de chance que les cellules de ma rétine, mais l’électron a plus de chance que « moi » : son espérance de vie est estimée à 4,6×1026 années !

 

« Deviens ce que tu es » aimait à répéter Nietzsche ; quelle belle formule pour résumer notre double nature humaine !

 

Le Prince Hollande

 

La cote de popularité de François Hollande est tombée à 25% (les satisfaits), un niveau sans précédent dans la cinquième République. Lorsque trois quarts du peuple ne croit plus en son Prince, le temps est venu pour ce dernier de relire Machiavel. Extraits choisis :

 

Le prince doit donc, s’il est doué de quelque sagesse, imaginer et établir un système de gouvernement tel, qu’en quelque temps que ce soit, et malgré toutes les circonstances, les citoyens aient besoin de lui : alors il sera toujours certain de les trouver fidèles.

(Nicolas Machiavel, Le Prince, chap. IX)

 

À bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être.

(Ibid., chap. XV)

 

Enfin la libéralité, plus que toute autre chose, se dévore elle-même ; car, à mesure qu’on l’exerce, on perd la faculté de l’exercer encore : on devient pauvre, méprisé, ou bien rapace et odieux. Le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe le plus aux princes de se préserver. Or la libéralité conduit infailliblement à l’un et à l’autre. Il est donc plus sage de se résoudre à être appelé avare, qualité qui n’attire que du mépris sans haine, que de se mettre, pour éviter ce nom, dans la nécessité d’encourir la qualification de rapace, qui engendre le mépris et la haine tout ensemble.

(Ibid., chap. XVI)

 

Ce qui peut faire mépriser, c’est de paraître inconstant, léger, efféminé, pusillanime, irrésolu, toutes choses dont le prince doit se tenir loin comme d’un écueil, faisant en sorte que dans toutes ses actions on trouve de la grandeur, du courage, de la gravité, de la fermeté ; que l’on soit convaincu, quant aux affaires particulières de ses sujets, que ses décisions sont irrévocables, et que cette conviction s’établisse de telle manière dans leur esprit, que personne n’ose penser ni à le tromper ni à le circonvenir.

(Ibid., chap. XIX)

 

On estime aussi un prince qui se montre franchement ami ou ennemi, c’est-à-dire qui sait se déclarer ouvertement et sans réserve pour ou contre quelqu’un ; ce qui est toujours un parti plus utile à prendre que de demeurer neutre.

(Ibid., chap. XXI)

 

Ce n’est pas une chose de peu d’importance pour un prince que le choix de ses ministres, qui sont bons ou mauvais selon qu’il est plus ou moins sage lui-même. Aussi, quand on veut apprécier sa capacité, c’est d’abord par les personnes qui l’entourent que l’on en juge.

(Ibid., chap. XXII)

 

Il est bon de rappeler que Machiavel n’était aucunement « machiavélique », mais au contraire un des plus grands humanistes de la Renaissance, l’autre Thomas More, celui-ci peignant un monde rêvé dans son Utopie, celui-là livrant au grand jour les méthodes de manipulation politique afin que le peuple en prenne conscience, se réveille puis se prenne en main pour construire un Nouveau Monde. Diderot ne s’y trompait pas : « Lorsque Machiavel écrivit son traité du prince, c’est comme s’il eût dit à ses concitoyens, lisez bien cet ouvrage. Si vous acceptez jamais un maître, il sera tel que je vous le peins : voilà la bête féroce à laquelle vous vous abandonnerez. » (Enyclopédie, 1re édition, tome 9, décembre 1755) ; pas plus que Rousseau qui écrivait qu’« en feignant de donner des leçons aux Rois il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains. » (Du contrat social, 1762, partie III, chap. VI). Le pari fût gagné : grâce à Machiavel, le peuple grandit en lucidité et la démocratie triompha.

 

Mais il n’est de peuple harmonieux, de stabilité sociale, sans grand homme politique. Lorsque le Prince est affaibli, le chaos guette, même en démocratie, car le régime démocratique fonctionne sur un subtil paradoxe, un fragile équilibre qu’on pourrait résumer ainsi : la manipulation acceptée de bon cœur ! Monsieur Hollande, pour le salut du peuple français, relisez vite Machiavel !