Premier et deuxième chocs culturels

Lorsqu’on part à l’étranger pour une longue période, la phase initiale peut s’apparenter à la découverte d’un enfant qui vient de naître. On est ébloui par tant de différence, on s’en amuse, elle nous excite. On passe les premières semaines à prendre des clichés sur cette nouvelle réalité que jamais auparavant on n’avait pu imaginer. Excitante et drôle période. Le jour de mon arrivée au Japon, j’emménageai dans un appartement dans une lointaine banlieue de Tokyo (Shinkoiwa) où personne ne parlait anglais. Mon niveau de japonais se limitait à quatre ou cinq phrases fièrement apprises dans l’avion, mais incompréhensibles (j’allais vite m’en rendre compte) étant donné ma pitoyable prononciation. Mon propriétaire maîtrisait heureusement la langue de Shakespeare et je pus m’installer. Je voulus prendre une douche, mais il n’y avait pas de savon dans la salle de bain. Je descends au petit magasin de quartier que j’avais vu en arrivant, ce type de lieu extraordinaire de trente mètres carrés où l’on trouve tout. Un ancêtre m’accueille. Il doit avoir quatre-vingt-dix ans. Travaille-t-on encore à cet âge-là ? Je n’essaie pas de lui faire comprendre ce que je cherche – nous sommes proches pourtant, car mutuellement incompréhensibles ! – et j’erre à travers les minuscules allées de son magasin. Rapidement, je tombe sur un paquet écrit en japonais qui semble contenir des savons ressemblants à nos Marseillais, couleurs jaunâtres. Je remonte enfin prendre ma douche tant attendue et entreprends de me frotter le corps ; mais, mon voyage commence à prendre une tournure désagréable lorsque je constate que ce savon maudit ne mousse pas ! Je me sèche et j’ai bien l’intention de me plaindre à ce vieillard qui m’a bien eu. Je suis alors bien obligé de parler. Je mélange le français et l’anglais, peu importe de toute façon, il ne comprend rien et me regarde d’un air ahuri : mais que veut ce jeune gaijin[1] ? Puis à force de m’observer gesticulant stupidement, parlant avec mes mains et mon corps tout entier – puisqu’il ne me reste que cela à faire – reproduisant la scène de la douche, il semble comprendre enfin et éclate de rire ! Gonflé le papy ! C’est à son tour de gesticuler, et il parvient à me faire comprendre que je n’avais pas acheté des savons, mais des galettes de riz séché que l’on consomme grillées au barbecue ! C’est ce que j’appelle le premier choc culturel.

Des expériences similaires agrémentent les journées passées au bout du monde. Elles pimentent la vie du curieux (je parlerai plus loin des abrutis). Mais au bout d’un an de découvertes, on arrive devant le mur de la différence culturelle : on ne parle pas encore la langue (ou trop peu), on est dérouté par le comportement différent de ces étrangers (alors que ce sont nous les étrangers maintenant !)… en d’autres termes, on se rend compte que pour enfin entrer dans ce pays, être accepté de lui au-delà de la superficialité dans laquelle on se trouve, il va falloir faire énormément d’efforts : apprendre vraiment la langue, s’ouvrir davantage à de nouvelles conceptions de la vie elle-même, parfois en remettant en cause ses propres acquis et ridicules convictions ! Cette période hautement difficile à traverser est un test naturel. La plupart des voyageurs rentrent chez eux ou se réfugient dans le marasme de la « communauté française » où l’on rencontre (attention, je vais me lâcher !) des abrutis qui sont là depuis dix ans et qui ne savent pas dire autre chose que kon nichi wa et sayonara[2], qui se regroupent entre eux uniquement – « comment est-il possible d’avoir une relation suivie avec un Japonais » ai-je souvent entendu –, qui cassent du sucre sur leurs hôtes du matin au soir. Je vomis à jamais sur cette catégorie des Français de l’étranger ; je les ai vus à Tahiti (où ils pensent être chez eux !), à Tokyo et à Shanghai. Restez dans votre petit monde à jamais. Je vous hais pour votre suffisance qui n’a d’égal que votre stupidité. C’est dit !

Puis, un jour, il faut rentrer chez soi, dans son pays. À la condition essentielle que l’on se soit intéressé à la culture du pays étranger où l’on a vécu quelques années, ce retour au pays est souvent très difficile : on ne parvient plus à communiquer avec ses compatriotes, on se sent en décalage. C’est ce que j’appelle le deuxième choc culturel, le pire des deux. Certains ne s’en remettent pas et, après quelques mois, repartent à l’étranger.

 

Extrait du livre « Français, réveillez-vous! »  que vous pouvez vous procurer chez votre libraire habituel et sur

      

 

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