Le chauffeur de bus

Il y a quelque temps, je suis retourné dans mon pays natal, Grenoble. J’aime cette ville entourée de montagnes qui conduisent à l’humilité devant cette impressionnante nature. Je déambule dans les rues de ma jeunesse, place Grenette, la vieille ville, les quais… me laissant aller à mes émotions. Je m’engage sur les grands boulevards et la pluie se met à tomber. La marche est encore longue pour aller jusque chez ma mère. Je décide alors de prendre le bus. Il arrive et, comme chantant sous la pluie, je tends avec un sourire – un peu ridicule en ces temps où tout le monde s’adonne à la tristesse – un billet de cinquante euros au chauffeur. Soudain, le monde bascule. Sans me regarder, après un soupir d’exaspération, il me jette sur un ton de haine sournoise et contenue« vous n’avez pas la monnaie ? » Encore sous l’effet de l’adrénaline bienfaisante de mes souvenirs d’enfance, je lui réponds calmement « non, Monsieur, je n’ai que ce billet ». C’en est trop pour ce chauffeur que visiblement je suis venu déranger en entrant dans son bus ; il se lâche davantage cette fois et sa haine commence à sortir de ses tripes : « C’est toujours pareil ! Vous ne pouviez pas penser qu’il faut prévoir de la monnaie avant de prendre le bus ? Partout vous pouvez faire de la monnaie en ville ! » Je suis scotché. Sans doute n’ai-je plus l’habitude après toutes ces années passées en Asie, sans doute suis-je complètement « à-côté de la plaque » dans mon propre pays. Ce qui m’insupporte, c’est le ton, la manière. Alors, je décide de lui répondre : « Cher Monsieur, je n’apprécie guère le ton sur lequel vous me parlez. Je vous rappelle que je suis un client et que, en partie grâce à moi, vous serez payé à la fin de ce mois ». Mais rien ne l’inquiète et, un sourire en coin, il me jette : « au cas où vous le ne sauriez pas, je serai payé de toute façon ! » Argument implacable. Je tente autre chose : « Voyez-vous, j’ai vécu au Japon plusieurs années puis maintenant en Chine ; dans ces pays le client est roi ; si l’on estime avoir été mal servi, on peut se plaindre et on obtient souvent gain de cause ». Je prenais ainsi le risque d’un plaidoyer sur les limites de la liberté en Chine, mais visiblement, sûr de lui et se moquant bien de mon argumentation, il me répond « eh bien allez vous plaindre à qui vous voulez, mais la prochaine fois tâchez d’avoir la monnaie ; voilà votre monnaie justement ; maintenant ma caisse est vide et il va falloir que je fasse la monnaie moi-même ! »Ce qui importe, c’est la préservation au millimètre de son petit monde, de ses petites habitudes. Si quelqu’un, quel qu’il soit (il ne m’a toujours pas regardé dans les yeux), perturbe un peu son univers bien huilé, il devient un ennemi. Il n’y a rien à faire me dis-je, mais, avant d’aller m’asseoir, je ne peux pas m’en empêcher : « Voyez-vous, Monsieur, si vous étiez indépendant, si ce bus était votre propriété, s’il était votre unique gagne-pain, il est probable que vous m’auriez regardé dans les yeux et dit « bonjour » quand je suis entré, assez content d’avoir un nouveau client, que vous auriez bien plus de monnaie que vous n’en avez, et si vous n’en aviez pas eu, il se peut même que, tournant en dérision ce petit problème de billet de cinquante euros, nous soyons devenus copains. » Il ne m’écoute plus. Il reste dans son monde et me renvoie vers le mien. Impossible communication.

 

Extrait du livre « Français, réveillez-vous! »  que vous pouvez vous procurer chez votre libraire habituel et sur

      

 

C’est moi qui décide !

« Ne dites jamais à un homme d’État ou à un grand patron qu’il a su préparer sa succession. Si vous voulez lui faire vraiment plaisir, bornez-vous à prédire qu’après lui ce sera le chaos. »

Philippe Bouvard

 

A bien y regarder, on peut voir beaucoup d’enfantillage dans le comportement de nombreux patrons qui justifient leur fonction essentiellement dans le fait de décider. Le patron qui pense être patron parce que c’est lui qui décide peut être vite tourné au ridicule : on l’imagine en culotte courte en criant à tue-tête, sans que personne ne l’écoute : « c’est moi qui décide, c’est moi qui décide ! » Le parallélisme entre le doux sentiment d’être le patron et le monopole de la décision est bien trop répandu dans l’Hexagone. Sans qu’il n’y ait de véritable lien entre l’observation de ce phénomène et la taille de l’entreprise, il semble clair cependant que plus l’entreprise est importante et à rayonnement international, plus le patron doit savoir gérer la complexité, et moins il est enfermé dans cet enfantillage. Seuls les patrons petits d’esprits (comme des enfants qui n’ont jamais été confrontés qu’à de petits problèmes) se glorifient de leur pouvoir de décision.

En effet, lorsque l’entreprise se globalise, il devient de plus en plus évident qu’une seule personne ne peut pas prétendre au monopole de la décision. Les Japonais l’ont compris avant tout le monde : dans l’archipel nippon, personne ne décide ! Le patron n’est aucunement le décideur, mais celui qui sait fédérer plusieurs opinions différentes sur un problème donné ; il organise la confrontation de ces opinions par diverses méthodes (meetings verticaux entre managers et simples employés d’un même département de l’entreprise, meetings horizontaux entre différents départements, analyses concurrentielles…) jusqu’à ce que la bonne solution prenne forme naturellement. Cela prend du temps (les Occidentaux sont exaspérés par la lenteur du processus de décision des Japonais), mais lorsque la décision émane d’elle-même dans un consensus au sein de l’entreprise, tout va ensuite très vite, car tout a été pensé, envisagé, en amont. On pourrait illustrer cette idée avec la blague de la construction d’un immeuble. L’entreprise japonaise aura besoin de six mois de conception et de six mois de construction (lente conception, mais tout va très vite ensuite, car tout a été prévu lors de la conception). Résultat : douze mois. L’entreprise française n’aura besoin que de deux mois pour la conception (car le patron aura su décider rapidement !), mais lorsque la construction commence mille problèmes non pensés en amont apparaissent (la taille des portes livrées ne correspond pas à l’encadrement moulé…) et à force de corrections et de modifications, elle aura besoin d’un an et demi pour la phase de construction. Résultat : vingt mois !

Le patron mûr est un fédérateur avant tout, certainement pas un décideur pour le plaisir de décider. Même s’il est celui, dans tous les cas, qui appose sa signature en fin de processus de décision, le patron adulte valide un large consensus et a ainsi toutes les chances de conduire son entreprise vers le succès. Le patron gamin signe seul – avec une fierté ridicule –, sa version de la sortie d’un problème, sans avoir validé largement auprès des autres que c’était bien la meilleure approche possible. Sa jouissance dans le fait de décider est d’ordre psychopathologique, souvent très éloignée de l’intérêt de l’entreprise.

 

Extrait du livre « Français, réveillez-vous! »  que vous pouvez vous procurer chez votre libraire habituel et sur